Raphaëlle Bacqué : "Il n'aimait pas ce surnom de Kaiser Karl, qui pourtant lui allait comme un gant"

Une biographie de Karl Lagerfeld par Raphaëlle Bacqué
Une biographie de Karl Lagerfeld par Raphaëlle Bacqué - © Albin Michel

Grand couturier, adorateur de la féminité, 'Kaiser Karl' fut aussi un manipulateur de haut vol, un provocateur impénitent et un extraordinaire séducteur. Raphaëlle Bacqué le raconte dans 'Kaiser Karl' (Albin Michel). Journaliste au Monde, l’auteure dresse dans cette biographie le portrait féroce du monstre sacré de la mode, Karl Lagerfeld.

Karl Lagerfeld est décédé, à l'âge de 85 ans, le 19 février dernier. La journaliste Raphaëlle Bacqué lui consacre une biographie qui s'ouvre sur ses obsèques, qui ont été une forme de trahison parce qu'il avait bien spécifié qu'il ne voulait rien, ni cérémonie, ni salut, ni larmes.

"Mais il avait une telle importance pour les entreprises de mode pour lesquelles il travaillait - Chanel, LVMH par Fendi.... qu'il fallait bien lui rendre hommage.  La cérémonie qu'elles ont concoctée ne lui ressemblait pas, et était d'ailleurs tout à fait ratée. Un hommage beaucoup plus spectaculaire aura lieu au Grand Palais de Paris le 20 juin", explique Raphaëlle Bacqué.

Karl Lagerfeld refusait toute trace de lui après sa mort, il avait empêché l'écriture de toute véritable biographie. A chaque fois, il dissuadait par le charme, en parlant abondamment de lui, en réinventant sa vie, parfois aussi par la menace et la pression publicitaire. Il voulait en effet construire lui-même sa vie, il voulait maîtriser tout dans sa vie et réécrire les épisodes qui ne lui convenaient pas. Il s'est ainsi créé un personnage, jusqu'à devenir un mythe.


Lagerfeld/Saint Laurent : la rivalité 

Karl Lagerfeld est né en 1933 à Hambourg, dans une famille bourgeoise, avec un père industriel. Son enfance est très préservée. La guerre reste lointaine, la famille se réfugie à une quarantaine de kilomètres de la ville. Karl est très intelligent, très doué, particulièrement en dessin. À 19 ans, il gagne Paris pour faire du dessin son métier. Sa carrière démarre avec le prix qu'il remporte au concours Woolmark en 1954, en même temps que celui qui sera son rival toute sa vie et aura longtemps l'avantage : Yves Saint Laurent

"On disait que Saint Laurent était Mozart et lui était Salieri, c'est à dire un musicien de seconde catégorie. C'est vrai qu'il n'est pas rentré au panthéon de la mode. Il n'a pas inventé la saharienne, le smoking pour femme, tout ce qui a fait la célébrité de Saint Laurent. Mais il est rentré dans un autre créneau : il est vraiment le roi du marketing, le roi de l'industrialisation de la mode et une icône planétaire."

Au départ, Saint Laurent et Lagerfeld sont de très bons amis, jusqu'à ce que Pierre Bergé devienne le mentor de Saint Laurent et le révèle, et surtout jusqu'à ce qu'une rivalité amoureuse les oppose, pour le dandy Jacques de Bascher. Ce jeune homme brillant et érudit va séduire Karl et devenir sa muse, son espion dans le monde de la nuit où lui-même n'entre pas.


Un ascète

"Le sexe, très vite, n'a pas d'importance dans leur relation. Karl Lagerfeld a souvent affirmé que le sexe ne tenait aucune part dans sa vie, qu'il était frigide, et de fait seul le travail était sa jouissance", précise Raphaëlle BacquéPas d'alcool, pas de drogue, pas de sexe, pas de vie intime, Lagerfeld est un ascète. Il dit lui-même qu'il a un corset prussien, qu'il est un calviniste, il emploie mille métaphores pour symboliser son austérité.

Il sera le compagnon de Jacques De Bascher jusqu'au décès de celui-ci, causé par le sida, en 1989. Cette relation amoureuse est très particulière. Comme toujours avec Karl Lagerfeld, les relations sentimentales sont d'abord des relations de travail. Jacques de Bascher vient tous les jours lui raconter ses aventures amoureuses, les potins, les dernières tendances, l'air du temps... il l'informe et l'inspire.

Il lui raconte même son amour dévastateur pour Yves Saint Laurent. Pierre Bergé accusera Lagerfeld d'avoir introduit Jacques 'comme un poison' chez Yves Saint Laurent pour briser sa maison. Et en effet, à cause du jeune homme, Saint Laurent sombre dans la dépression et la drogue, et met en danger sa carrière.

Son décès sera la seule fois où l'on verra Karl Lagerfeld triste, lui qui est terrifié par la maladie et la mort, au point de pouvoir exclure une collaboratrice pour un simple rhume.


Un homme de controverse

La controverse colle à la peau de Karl Lagerfeld. Il a fait de lui-même un produit mondialisé, en axant toute sa communication sur la différence, sur l'originalité, sur la provocation. Il a compris que pour devenir une icône planétaire, il fallait être hyper identifié et non pas lisse.

Quand il critique la politique migratoire d'Angela Merkel, c'est pour deux raisons. D'abord, il est tout à fait de droite et ensuite, il souhaite effacer le comportement de son père pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ce grand industriel dirigeait une entreprise de lait concentré, filiale d'une entreprise américaine, et va passer un accord avec le régime allemand pour continuer à la diriger.

Karl Lagerfeld déteste le surnom qu'on lui donne : 'Kaiser Karl', qui pourtant lui va comme un gant : comme un empereur, il règne sur une cour, il tente d'étendre son empire et son territoire, il incarne cette fascination et cette crainte.


Se réinventer sans cesse

Il réinvente sa biographie en permanence : il s'invente une ascendance suédoise, ou aristocrate, il ment sur son âge,... il se construit une destinée hors du commun, une profonde originalité qui serait venue de loin. Sa façon de réinventer sa mère, une bonne bourgeoise allemande, est extraordinaire : une fois, elle pilote un avion, une fois, elle est une grande concertiste, il en fait un être tout à fait exceptionnel, pour se rendre lui-même exceptionnel.

La clé de sa vie se situe certainement dans son enfance. Au fil des lieux où il a vécu, il a préservé à chaque fois une chambre reconstituée dont il disait que c'était la chambre de son enfance, avec un petit lit. Il voulait raccrocher avec une enfance idéalisée et recomposée.
 

L'ultime provocation

Plus la crise se généralise, plus l'industrie du luxe prospère. L'argent coule à flots. Karl Lagerfeld fait des défilés spectaculaires à Paris, New York ou sur la muraille de Chine. "Ça coûte très cher, mais c'est ça qui est rigolo", dit-il. Il a parfaitement intégré qu'aujourd'hui, ces produits spectaculaires sont un instrument de marketing.

Il est très riche, malgré une histoire fiscale à régler, il laisse plusieurs dizaines de millions, des biens immobiliers, dont son dernier appartement de 350m² face au Louvre, vue sur Seine, une immense bibliothèque qui ira à une fondation. La répartition de sa fortune est très attendue. 

Sa chatte Choupette hérite d'une partie de sa fortune. En réalité, il a doté la personne qui s'occupera de son chat. "Cela montre à la face du monde qu'au fond, il n'y a pas d'être humain qui soit intime ou précieux pour lui, il y a un chat. C'est aussi une forme de provocation, en ces temps de crises, un chat qui hérite, ça crée une forme de choc."

Pouvoir et solitude... ce mélange caractérise les puissants. Lagerfeld avait ces traits qu'ont les responsables politiques, mais avec une identification mondiale. 
 

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