Histoire: L'allaitement maternel et ses enjeux au cours des siècles

Depuis l’origine de l’humanité, l’allaitement suscite autant de fantasmes que de tensions, entre érotisme et représentations mythologiques ou sacrées. La mère allaitante est aussi un symbole largement utilisé dans sa dimension politique, de l’Antiquité à nos jours. 

Les pouvoirs attribués au lait, non seulement nutritifs mais moraux, la fascination pour les lactations extraordinaires, les représentations de la Vierge révèlent que l’allaitement est au cœur de nombreux enjeux esthétiques, moraux, sanitaires, religieux, socio-économiques, et politiques.

L’histoire de l’art regorge de représentations d’allaitement naturel, surnaturel, miraculeux, mystique... Le lien entre le lait et la vie a été repris dans de très vieux mythes fondateurs, l’image emblématique de la fondation de Rome n’est-elle pas celle d’une louve nourrissant les jumeaux Romulus et Rémus ?

La mythologie chrétienne repose sur une mort exemplaire mais aussi sur une naissance miraculeuse, puisqu’on y voit une femme vierge donner vie à un enfant divin que, contre toute normalité physiologique, elle va pouvoir nourrir au sein.


Une symbolique née au Moyen Âge

Dans une fratrie, qu'elle soit  civile, laïque ou religieuse, toute la symbolique du lien qui peut exister entre frères et soeurs est concrétisée par l'idée qu'ils ont été nourris du même lait, au même sein d'une même mère.

Que ce soit le sein nourricier d'une mère, de la Vierge ou même du Christ, cette symbolique est fondamentale et existe dès le Moyen Âge. Le culte de la Vierge se développe largement à partir du 13e siècle. Elle est représentée en tableaux, parmi lesquels des scènes d'allaitement. Cette joie de la Vierge a travers l'allaitement est un élément important de l'iconographie religieuse médiévale.


L'évolution de l'exhibition ou non des seins 

A certaines périodes de l'Histoire, ce symbolisme devient un peu gênant, et parfois disparaît. Le sein de la Vierge sera plus ou moins exposé selon les époques et la pudibonderie qui y est liée. Comme pour d'autres personnages, les saints martyrs ou les saints intercesseurs, dont la nudité sera plus ou moins appuyée ou érotisée.

Dans certaines civilisations au contraire, on met très fort en évidence les seins. Chez nous, ce sera le cas au 16e siècle par exemple.


La nature est bonne

Au 17e siècle, on prend conscience que le réservoir de population est une richesse, à une époque où la mortalité infantile ou périnatale est très importante, où les guerres sont dévastatrices. Il est essentiel de veiller à ne pas perdre trop d'enfants par la malnutrition ou les problèmes d'hygiène. Ces débats vont devenir des enjeux de société.

Au 18e siècle, avec les philosophes et Jean-Jacques Rousseau en particulier, on voit poindre une remise en évidence de la nature-mère, nourricière. On admet l'idée que le lait maternel est essentiel pour la bonne santé d'un enfant. Au niveau de la société, la question se pose de savoir si cette habitude, dans les classes dirigeantes, de confier son enfant en nourrice est vraiment bonne ou pas.

Pour éviter certaines dérives, l'Etat va légiférer pour qu'on ne s'adresse plus à des nourrices non reconnues, et créera dans les villes des structures organisées, des bureaux de nourrices agréées, où seront effectués des contrôles sanitaires mais aussi économiques.
 

L'industrialisation, un bouleversement

L’évolution des mentalités , les progrès médicaux et techniques, le recul relatif de la puissance de la religion vont avoir un impact sur le nourrissage des bébés. L’industrie de l’alimentation va développer de nouvelles techniques et inventer de nouveaux produits.

Le meilleur exemple est peut-être celui de l’invention du lait en poudre par Henri Nestlé, en Suisse, dès le milieu du 19e siècle. Une invention promise à un bel avenir commercial, mais qui, avec la pasteurisation, va bouleverser fondamentalement la société. 

Pour la première fois, on produit industriellement une substance qui peut remplacer le lait maternel. Nourrir l'enfant peut se faire indépendamment d'un sein maternel. C'est là l'une des évolutions fondamentales de la relation de la naissance à la société mais aussi de la relation mère-enfant, et père-enfant, rappelle Raphaël Debruyn. Le père va pouvoir intervenir aussi dans le nourrissage.

Le lait en poudre permettra de lutter contre la malnutrition, mais soulèvera d'autres problèmes, comme celui de l'hygiène du biberon et des tétines. On assistera à des hécatombes dues au manque de stérilisation et au développement de germes en milieu hospitalier. C'est entre autres pourquoi on privilégiera longtemps l'accouchement à la maison. 


Un enjeu de société

L'allaitement est aussi un enjeu politique, de société. Aujourd'hui, quand on voit combien la place de la femme est liée au fait que c'est elle qui enfante et souvent s'occupe des enfants. Cela pose la question du combat entre la dimension affective et la dimension économique.

"Est-ce que ça a été un progrès pour les femmes de se libérer de l'allaitement au sein pour être disponible pour le travail ? Ou est-ce qu'aujourd'hui, c'est un nouveau combat de se libérer du travail pour être disponible pour l'allaitement de leurs enfants? questionne Raphaël Debruyn. Je pense que le débat n'est pas tranché et que chacun y trouvera sa solution en fonction de son ressenti." 

 

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