Quel rôle ont joué les religions pendant la Grande Guerre ?

Entre 1914 et 1918, les religions ont-elles été des acteurs de la guerre ou des artisans de la paix ?

Réponses avec l'historien Xavier Boniface, professeur à l’université de Picardie à Amiens. Il est l'auteur du livre Histoire religieuse de la Grande Guerre (Fayard). Il a aussi dirigé, avec la complicité de François Cochet, l’ouvrage collectif Foi, religions et sacré dans la Grande Guerre (Artois Presses Université).

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Un soutien pour les soldats 

Les soldats sont nombreux à avoir fait appel à Dieu pendant la guerre. On en retrouve peu de traces dans leurs lettres, peut-être parce qu'ils ne voulaient pas faire part à leurs proches de leurs sentiments intimes. Ce sont plutôt les médailles et les petits objets pieux retrouvés sur les corps qui l'attestent.

Les témoignages indirects d'aumôniers militaires racontent aussi la piété des soldats.

La foi était un soutien majeur pour les soldats pour surmonter la peur de la mort et contribuait à entretenir leur moral, quelle que soit la forme de leur croyance. Ils cherchaient un Dieu du réconfort, ou encore des intermédiaires entre eux et Dieu, comme les Saints, la Vierge Marie, Jeanne d'Arc ou Thérèse de Lisieux.
 

Un renforcement du religieux dès l'été 14

Globalement, un réveil religieux est attesté dès l'été 14 dans tous les pays, pour toutes les religions. Dans les années qui suivent, cela s'étiole un peu, avec des remontées ponctuelles lors des crises ou des batailles importantes.

L'imprégnation sur le long terme de cette religion de la guerre a laissé des traces difficiles à percevoir. Xavier Boniface note par exemple la diminution de l'anti-cléricalisme en France après la Première Guerre Mondiale.

Sur des vitraux d’églises réalisés après 1918, des anges couronnent des soldats, des aumôniers soutiennent des combattants.

Le soldat qui meurt à la guerre est-il un martyr ?

Un martyr ne peut en principe pas mourir les armes à la main, mais on peut considérer que, par les épreuves traversées au combat, par sa mort rédemptrice puisqu'il meurt pour sa patrie, le soldat a droit à aller au paradis. C'est la position de nombreux prêtres et théologiens dont le Cardinal Mercier. Mais à Rome, la doctrine officielle de l'Eglise ne l'admet pas du tout. 

Les religions se sont largement impliquées dans la Grande Guerre.

Les religions entrent en guerre

Les religions ont soutenu l'effort de guerre et le patriotisme exacerbé qu'on retrouve partout. Les Juifs russes par exemple, pourtant persécutés, défilaient avec des portraits du tsar pour montrer leur fidélité à leur pays en guerre contre les Allemands. Les prêtres allaient bénir les soldats qui partaient, ainsi que leurs armes. Il y avait un soutien très massif des religions en faveur de la guerre. Elles y apportaient une dimension de sacralité. 

Le patriotisme l'emportait sur tout autre sentiment.

Elles justifiaient la guerre comme un service à la patrie d'abord, puis, à un niveau plus théologique, la guerre servait à défendre le droit, la civilisation. Les catholiques avaient la conviction que c'était Dieu qui avait voulu la guerre pour éprouver les nations qui avaient péché par des lois anti-cléricales et que la guerre allait les amener à leur salut.

En France et surtout en Belgique, dominait la notion de 'guerre juste', selon Saint Thomas d'Aquin qui disait que toute guerre défensive est nécessairement juste. On sacralisait la guerre de cette manière. Mais de leur côté, les Allemands justifiaient aussi leur combat par ce principe.


Gott mit uns

Tous les soldats croyants disent que Dieu est avec eux. Chacun est convaincu que Dieu soutient la cause de son pays. Il y a une espèce de nationalisation de Dieu par les pays belligérants. Cela montre le triomphe du nationalisme sur tout autre sentiment. La patrie est mise au même rang que Dieu. La patrie est rehaussée au niveau de Dieu et Dieu est rabaissé au rang de la patrie. Le pape Pie XI dénoncera ce nationalisme excessif.


Des histoires extraordinaires

Beaucoup d'histoires circulent sur des anges ou sur la Vierge qui auraient aidé les soldats dans certains combats. Dans la bataille de la Marne, la Vierge aurait arrêté les Allemands ; à Mons, on a parlé de Saint-Georges... Cela existe dans toutes les armées et dans tous les pays, avec beaucoup de variantes. Ces prodiges relèvent d'une religiosité de guerre où on est davantage susceptible d'entendre ces rumeurs ou ces mythes. Il ne s'agit pas de visions collectives, les histoires circulent après coup.  

Cela s'explique par le fait qu'on sort de l'ordinaire dans la guerre et on est donc prêt à admettre l'existence de l'extra-ordinaire.


Pour en savoir davantage sur le rôle du Cardinal Mercier, sur la notion de pardon ou encore sur l'impact de la guerre sur la déchristianisation, écoutez la suite de l'entretien.

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