Quel rôle a joué la danse durant la Guerre froide?

Quels ont été les rapports entre la culture et la politique durant la guerre froide ? Quelle place y ont tenu la danse et le ballet ? Évocation de l’influence de la diplomatie culturelle, appelée aussi 'soft power', avec Stéphanie Gonçalves, docteure en histoire contemporaine de l’ULB.

La guerre froide, c’est cette période de tension et de confrontation idéologique et politique entre les Etats-Unis et l’URSS, et leurs alliés, entre la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la dislocation de l’Union soviétique en 1991.

Dans sa thèse Danser pendant la Guerre froide (1945-1968), publiée aux Presses Universitaires de Rennes (PUR), Stéphanie Gonçalves répertorie la fabrique diplomatique des tournées de ballets des 'Big Six', les 6 plus grandes compagnies de ballet au monde, actives pendant la guerre froide :

  • l’Opéra de Paris, cette institution dont la tradition remonte aux ballets des cours, au 15e et 16e siècles. A cette époque, le ballet personnalise le pouvoir du roi, sa droiture, sa stature. C’est d’ailleurs Louis XIV lui-même qui incarne le roi Soleil dans un ballet et met en place l’Académie Royale de Ballet et de Musique.
     
  • le Kirov à Saint-Petersbourg et le Bolchoï à Moscou ont aussi été liés au pouvoir pendant de nombreux siècles. Ils ont été très marqués par les influences étrangères. Le ballet est en effet un art transnational, un langage non verbal, qui circule à travers les frontières pour toucher tous les publics. C’est le cas des maîtres de ballets italiens qui, au 15e siècle, arrivent en France et y créent l’école de danse française. Celle-ci s’exportera en Russie, via des transferts culturels.
    Puis au début du 20e siècle, la dynamique s’inverse : les danseurs russes sortent des frontières, gagnent l’Europe puis les Etats-Unis : les Ballets russes, cette compagnie itinérante privée, fondée par Serge de Diaghilev, vont inonder le monde entier et montrer une nouvelle façon de danser, plus moderne. La Grande-Bretagne, sur son influence, créera l’Ecole de Danse anglaise, dans les années 20.
    1917 : l’Etat soviétique se met en place suite à la révolution. Le ballet est perçu comme un pur produit impérial et bourgeois. Il va être transformé, devenir le Ballet soviétique, avec une nouvelle manière de danser, basée davantage sur la pantomime.

     
  • le Royal Ballet de Londres est plus récent, il date des années 20, suite à la venue des Ballets russes à Londres ; leurs danseurs et professeurs vont y monter des écoles.
     
  • le New York City Ballet et l’American Ballet Theatre. Les Etats-Unis sont surtout connus pour le développement de la danse moderne, avec entre autres Isadora Duncan, la danseuse aux pieds nus. Le ballet y apparaît relativement tard, avec l’arrivée des Ballets russes et du chorégraphe et danseur russe George Balanchine, dans les années 30-40. Ces influences se mêlent autour de la danse.

Au fil des siècles, le ballet va passer des cours royales au milieu bourgeois. Après les Ballets russes qui se produisent sur diverses scènes face à un public encore élitiste, on peut dire que le ballet touche un large public à partir du milieu du 20e siècle, précise Stéphanie Gonçalves. Les années 50-60 marquent un tournant, avec un nouveau public d’élèves dans les écoles de ballet, avec la médiatisation aussi : télévision, presse spécialisée, starification des danseurs…
 

Mais quels sont les rapports entre la danse et la politique pendant la guerre froide ?

La France lance la danse

Au sortir de la guerre, les tournées internationales des ballets sont monopolisées par la France, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, dans 'une guerre des étoiles', comme l’appelle Stéphanie Gonçalves.

À l’été 1948, l’Opéra de Paris part pour une tournée exceptionnelle aux Etats-Unis. C’est la première fois qu’on remobilise la troupe pour montrer que la France est toujours une puissance culturelle et que son école est la meilleure du monde. Son directeur, Serge Lifar, a collaboré avec les Allemands, il a été expulsé du ballet, puis rappelé par les danseurs, non sans polémique. Logistiquement et financièrement, cette tournée constitue un investissement énorme, ce qui pose question en cette période de restrictions alimentaires, d’autant plus que la tournée sera déficitaire.

La personnalité de Serge Lifar va poser problème aux diplomates sur place et à Paris. Il va s’opposer à la compagnie américaine de George Balanchine, cela se finira d’ailleurs par un duel à l’épée. Les tensions se cristallisent sur la scène new yorkaise.

Ce sera malgré tout un succès en termes d’image pour la France, en termes de travail collectif pour remettre en route le ballet.

A son retour à Paris, la troupe danse au Palais de Chaillot, devant les représentants des Nations-Unies. Une scène internationale se met ainsi en place, où la politique et l’artistique sont intimement liés.


L’opération séduction des Etats-Unis

Le département d’Etat américain se sert beaucoup de la danse pour séduire le vieux continent et corriger cette image, qui colle aux Américains, de consommateurs de frigos et de voitures. La propagande américaine va mettre l’accent sur l’élégance, la finesse des Américains, à travers les ballets. En créant, en 1950, le Congress for Cultural Freedom, la CIA finance des tournées de ballets, de musique, de peinture. En réalité, pendant cette période, tous les Etats font la même chose, dans le but de changer les stéréotypes à travers la culture.

A leur tour, les Etats-Unis vont partir à la conquête de Paris. Le bilan diplomatique de la tournée américaine en France est plutôt positif, malgré de fortes résistances à Paris, où le parti communiste, qui rassemble de nombreux intellectuels, est très présent. Le succès est toutefois manifeste auprès du public.

L’Union soviétique entre dans la danse

Le 8 mai 1954, la tournée du Ballet soviétique en France est ajournée suite aux événements de Diên-Biên-Phu, en Indochine. Les Français, soutenus par les Etats-Unis, y sont défaits par les troupes Viets, soutenues par les Soviétiques. C’est 'l’Affaire des Ballets soviétiques'. S’ensuit une période de flottement d’une semaine, au cours de laquelle les danseurs soviétiques se transforment en touristes.

Cette tournée marquera quand même le début d’une dynamique des échanges entre ces deux pays, échanges de talents aussi entre danseurs, qui apprennent les uns des autres.

En octobre 1956, le Ballet du Bolchoï se rend à Londres, après un intense travail diplomatique de la part de Kroutchev et Bouganine. Le Royaume-Uni se méfie de la propagande communiste. Les Soviétiques, quant à eux, craignent que leurs artistes ne décident de rester en Occident. Ils sont donc accompagnés par des interprètes qui sont souvent des membres du KGB et qui les surveillent.

La tournée du Bolchoï sera compromise par le fait qu’une athlète russe est arrêtée pour vol à Londres, créant un incident diplomatique entre les deux pays. La tournée est temporairement mise en suspens avant de reprendre. La troupe sera bien accueillie par un public très chaleureux et fasciné par cette danse plus jouée, comme dans une pantomime, plus rapide aussi, avec des portés et des pirouettes exceptionnels.

Le 4 novembre 1956, les chars soviétiques entrent à Budapest et la tournée britannique à Moscou est annulée.

Mon pays, c’est la danse – Rudolf Noureev

Lors d’une tournée à Paris en 1961, la star russe Rudolf Noureev choisit le chemin de l’exil. A l’aéroport, il se réfugie auprès de deux policiers et demande l’asile politique. 'L’Affaire Noureev' ne provoquera pourtant pas l’arrêt de cette dynamique d’échanges entre l’Est et l’Ouest, mais c’est un épisode important pour l’histoire du ballet, puisque Noureev va pouvoir développer un répertoire qui n’était pas dansé à l’Ouest, en amenant une spécificité russe inconnue auparavant à l’Opéra de Paris ou à Covent Garden. Il sera un électron libre et ne fera jamais partie d’un corps de ballet.

Les Soviétiques subissent une humiliation avec la perte de l’un de leurs meilleurs éléments. Noureev dira toujours qu’il ne s’agissait pas d’un acte politique, mais d’un acte intime, d’un 'acte de la danse', et que quitter le Kirov était pour lui une marque d’émancipation, une nécessité de liberté dans sa carrière.

Pour Stéphanie Gonçalves, la fin de la guerre froide ne marque pas la fin du recours à la danse comme outil de diplomatie culturelle. Elle est toujours utilisée comme tel par plusieurs pays, notamment par les Etats-Unis dont le programme Dance Motion USA permettait jusqu’en 2018 à des danseurs étrangers de venir se former aux Etats-Unis, et notamment des danseurs cubains. La dimension politique croise ainsi à nouveau la dimension de la danse.

Ecoutez ses précisions ici, dans Un Jour dans l’Histoire

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