Quel bilan pour les contrats de quartier à Bruxelles ?

Cureghem : des défis relevés grâce à des plans d’action, des contrats de quartier durables et des contrats de rénovation urbaine (CRU), par la Commune d'Anderlecht et la Région de Bruxelles-Capitale.
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Cureghem : des défis relevés grâce à des plans d’action, des contrats de quartier durables et des contrats de rénovation urbaine (CRU), par la Commune d'Anderlecht et la Région de Bruxelles-Capitale. - © Tous droits réservés

Du vendredi 10 au dimanche 12 mai 1991, ont eu lieu à Forest et Saint-Gilles, 2 des 19 communes bruxelloises, des affrontements violents entre jeunes et forces de l’ordreDes heurts qui feront des blessés de part et d’autre, dont un enfant. Cabines téléphoniques détruites, voitures incendiées, vitrines brisées : il y en aura pour 5 millions de francs belges de dégâts. 223 personnes seront arrêtées.

Que s’est-il passé pour en arriver là ?
Un simple contrôle d’identité qui tourne mal, Parvis Saint-Antoine, suite à une infraction au code de la route. Les témoins présents réagissent provoquent les agents. Puis ce sont d’autres heurts qui naissent non loin de là devant une discothèque qui est prise pour cible de projectiles. Le samedi 11 mai, les échauffourées se poursuivent avec des jeunes venus de différentes communes. Le dimanche, les gendarmes encerclent les émeutiers mais ils sont visés par des cocktails Molotov lancés des rues adjacentes et depuis les fenêtres des immeubles à proximité.

Ces événements dramatiques vont contribuer à une réflexion sur les violences urbaines, sur le lien entre le délabrement de certains quartiers, où se concentrent immigration et pauvreté et le vivre ensemble. C’est alors que l’on va parler des contrats de quartier…

Explications avec Mathieu Berger, professeur de sociologie urbaine à l’UCL, coordinateur de Metrolab Brussels, laboratoire interuniversitaire (UCL-ULB) et transdisciplinaire de recherche urbaine appliquée.

Mathieu Berger est commissaire de l’exposition Operational Aesthetics au CIVA,
à Bruxelles, à voir jusqu'au 15 avril.

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Au moment de ces émeutes, on a parlé de ghettoïsation de Bruxelles, de fracture urbaine... "Bruxelles découvre d'un coup les problèmes urbains et tente de donner du sens à ces événements. Et pour donner du sens, on va chercher des exemples à l'étranger, d'où ces analogies avec les ghettos et quartiers ethniques américains, avec les banlieues en France, sans aucune analyse des faits."

Il va y avoir 3 types de réponse :

  • l'urgence sécuritaire : assurer l'ordre public, avec l'engagement de forces supplémentaires.
  • le dialogue positif avec les populations des quartiers en difficulté. 
  • une réponse environnementale. On fait le lien entre les violences et l'environnement urbain. "On mobilise cette idée faussement évidente qu'améliorer l'environnement urbain d'une population va avoir un effet direct d'amélioration de la vie et du comportement de ces populations. On n'a pas véritablement mené un travail sociologique sur les causes de cette situation, on n'évite pas ces équivalences entre délabrement moral et délabrement moral. L'urgence a empêché une réflexion et un débat inter-disciplinaire."

La création des contrats de quartier

Au lendemain de la 3e réforme de l'État, la Région bruxelloise dispose d'une nouvelle autonomie et entend réformer la base juridique de l'urbanisme. Pour créer les contrats de quartier, on va se baser sur des expériences menées déjà dans les années 70 à Bruges, à Malines, à Namur, à Jumet et à Bruxelles. Le bilan y était cependant mitigé au niveau du programme de rénovation d'îlots, de la production de logements,... en grande partie à cause de l'inaction des communes.

Le contrat de quartier sera un contrat social, dans l'idée de refaire société dans la ville avec l'ensemble des populations, face à ces phénomènes de quasi-sécession comme à Forest. Il sera aussi un contrat entre la nouvelle Région bruxelloise et ces communes 'coupables' de la trop faible rénovation de Bruxelles. La Région sera chargée de responsabiliser les communes et de les contraindre de travailler sur ces quartiers immigrés délaissés.

Le 14 juillet 1993, Charles Picqué, ministre-président de la Région bruxelloise, présente son projet d'ordonnance pour lutter contre l'exode urbain et la dualisation. 

 

Un peu d'humain, beaucoup de briques

Ces politiques entendaient s'ouvrir à la dimension humaine et pas uniquement au bâti. Or l'action sur le bâti a été très largement majoritaire, constate Mathieu Berger, dans l'idée de répondre aux problématiques sociales par une transformation de l'environnement physique. "C'était une croyance sincère de Charles Picqué et de son entourage, l'action de l'environnement sur les populations, mais c'était surtout l'idée d'un investissement beaucoup plus payant sur le plan politique ou symbolique."

"Je pense que sans contrat de quartier et sans intervention forte, on serait dans une situation tout à fait intenable à Bruxelles. Les contrats de quartier ont adouci la question de la dualisation socio-économique. Pour autant, est-ce qu'on parvient à travailler sur les causes de manière structurelle, rien n'est moins sûr."

"Bruxelles change, Bruxelles se rénove. Ces interventions - plus de 500 opérations bâties dans les contrats de quartier - ont permis de restaurer ici et là la ville. En cela, je regarde plutôt d'un bon oeil ces transformations et ces travaux qu'on constate aujourd'hui dans Bruxelles."

Conséquence prévisible : la qualité restaurée de ces quartiers crée une attractivité pour des ménages ou des investisseurs, et donc une gentrification, un embourgeoisement, alors qu'elle vise initialement à intervenir de manière nécessaire sur le confort minimal de populations démunies. 

 

Contrats de quartier, contrats durables ? Découvrez-en plus ici :

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