Que deviennent nos exclus du chômage ?

Que deviennent nos exclus du chômage ?
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Le 1er janvier 2015, est entrée en vigueur la limitation des allocations d'insertion à une durée de 3 ans. S'en est suivie une vague d'exclusions de 20.000 personnes. Quel avenir pour ces exclus ? C'est la question que s'est posée Marc Zune, chercheur à l'institut d'analyse du changement dans l'histoire et les sociétés contemporaines (UCL), à partir d'une enquête commandée par l'Observatoire bruxellois de l'Emploi.
 

"Non, ces travailleurs ne retrouvent pas du travail", annonce d'emblée Marc Zune. "Cette exclusion est en réalité un phénomène assez dramatique pour eux, qui a plutôt tendance à tirer ces personnes vers le bas. Le problème, c'est qu'on perd assez vite trace de ces personnes, elles échappent de nos radars institutionnels. Certaines se retrouvent au CPAS, ce qui nous permet de les suivre encore un peu; d'autres retrouvent un peu de travail, tandis que beaucoup sortent du système : ils ne travaillent pas et ne sont pas au CPAS. Pour nous, ça se traduit par un vide de connaissances sur cette exclusion et sur ce qu'elle produit", déplore le chercheur.

Aller à la rencontre de ces "exclus"

C'est de ce constat sur le manque d'informations autour des exclus qu'est partie l'enquête qualitative menée par Marc Zune. "L'idée était vraiment d'aller à la rencontre des personnes exclues pour qu'elles nous racontent de manière suffisamment longue, c'est-à-dire au travers d'entretiens d'1h30 à 2 heures, leur vécu et leur perception vis-à-vis de cette exclusion, ce qu'elles ont fait après, comment ça se passe maintenant et ce qu'elles font pour considérer le travail..."

Deux types d'allocations ... et deux types d'exclusion

En Belgique, on distingue les allocations d'insertion et les allocations de chômage

Les allocations d'insertion sont accessibles après les études, sous condition d'avoir moins de 25 ans et d'avoir réalisé un stage d'insertion professionnelle: ce sont celles-là qui ont été limitées à 3 ans en janvier 2015. 

Les allocations de chômage se calculent sur la base des jours de travail et se débloquent après environ 1 an de travail : elles sont à durée indéterminée mais néanmoins dégressives. Pour ce type d'allocation, il y a un contrôle accru du comportement actif de recherche d'emploi, qui conduit donc à un deuxième mécanisme d'exclusion : si le comportement de recherche d'emploi a été contrôlé et jugé par trois fois négatif, l'exclusion est définitive. La solution pour l'exclu est donc de travailler un an pour reconstituer ses droits au chômage.

Des enquêtes peu évidentes

"Généralement, les personnes qui ont été exclues n'aiment pas en parler; dans bon nombre de cas, elles l'ont caché à leur entourage, non pas familial (pour des raisons financières évidentes), mais à leur entourage plus lointain. Ce n'est pas facile d'avoir un accès à la parole. On a dû ruser pour cette enquête, en diffusant des flyers, des appels à témoignage, en créant des pages sur Facebook, en demandant à des associations en prise avec de telles personnes de nous aider à diffuser les flyers en question,... Ça a pris une grosse année", raconte Marc Zune.

"Dans ce genre d'enquêtes, on a souvent des personnes qui sont directement prêtes à témoigner, et qui ont souvent le plus accès à la parole et le plus à dire. C'est très intéressant évidemment, mais tout le défi reste de toucher des personnes qui ne pensaient pas que leur témoignage avait une valeur, ne se sentaient pas nécessairement à l'aise de parler devant des universitaires. Il faut donc gagner la confiance." 

Les personnes ayant participé à l'enquête devaient avoir été exclues depuis minimum 6 mois ou 1 an, afin d'avoir un vrai recul et de permettre aux enquêteurs de saisir le rebond ou, au contraire, le déclin ressenti par les exclus.

Un fossé entre la réalité et l'administration qui édicte la règle

"D'emblée, les exclus que nous avons écoutés ont mis en évidence un profond sentiment d'injustice", avoue Marc Zune. "Il y avait un gros sentiment d'incompréhension chez ces personnes, notamment l'incapacité, dans leur rapport avec les agents de l'Onem, d'exprimer leur situation, de dire pourquoi elles n'avaient pas pu fournir les preuves de recherche d'emploi,... Il est problématique qu'un an plus tard, les exclus aient encore à ce point la rage au ventre".

L'enquête a démontré que les personnes exclues avaient souvent de faibles niveaux de qualification et ne pouvaient se projeter sur le marché du travail qualifié, ou que des accidents ou événements étaient arrivés dans leur vie, qui faisaient que leur CV était marqué par des absences et éloignements du travail à certains moments. Ces personnes pensent alors qu'elles ne retrouveront un emploi que sur le marché du travail non qualifié.

Beaucoup de femmes parmi les exclus

"Nous avons cherché, pour notre enquête, à équilibrer les échantillons, en termes d'âges, de localisations, et de sexe, mais les femmes sont surreprésentées, en tout cas dans les fins d'allocations d'insertion", explique Marc Zune. "Les femmes percevaient souvent les allocations sous le régime des cohabitants (300 à 400 euros par mois). Et chez ces mêmes femmes, l'exclusion se traduit alors par une perte de revenus, mais aussi de statut, qui font qu'elles se retrouvent dans un no man's land, une impossibilité d'avoir accès au CPAS quand il y a un partenaire avec des revenus dits "suffisants" (soit 1200 à 1300 euros par mois environ).

Le système produit en fait une dépendance totale des femmes au partenaire, qui est seul pourvoyeur de revenus. "Pourtant, symboliquement parlant, avoir une petite somme rien que pour soi permet énormément de choses en termes de prise de liberté, de loisir... et d'estime de soi", explique Marc Zune . "On quitte la domination institutionnelle pour se retrouver dans le champ de la domination intrafamiliale, ce qui a des conséquences très fortes sur le climat familial. L'onde de choc ne s'arrête pas à la personne exclue, ça va bien au-delà."

Que deviennent nos exclus du chômage? - Réponse avec Marc Zune au micro de Véronique Thyberghien dans Tendances Première