Quand Zola recevait des lettres anonymes d'un homosexuel... et les publiait

Quand Zola recevait des lettres anonymes écrites par un homosexuel... et les publiait
Quand Zola recevait des lettres anonymes écrites par un homosexuel... et les publiait - © Tous droits réservés

Dans le courant de l’année 1889, Emile Zola, auteur notamment des Rougon Maquart, reçoit une série de courriers anonymes. Ces lettres, écrites par un aristocrate italien dont l’identité est encore inconnue aujourd’hui, mettent en évidence un thème dangereux mais courageux pour l’époque : l’homosexualité.

" L’auteur prend beaucoup de soin à cacher son identité ", explique Michael Rosenfeld, auteur de la réédition de l'ouvrage 'Confessions d'un homosexuel à Émile Zola'. Il écrit à Zola sans donner son nom, à la Poste il donne aussi un faux nom. Il ne dévoile aucun détail qui permette de savoir qui il est. " Le seul élément d’information qu’il donne, c’est qu’il vient d’une famille noble de Naples. C’est d’ailleurs un détail que l’on a redécouvert grâce à la nouvelle édition ", explique Michael Rosenfeld. " Mais cela reste encore trop vague que pour pouvoir l’identifier, même aujourd’hui ".

L’ensemble de ces lettres formeront en fin de compte un récit autobiographique écrit en 7 ans par ce jeune aristocratique, dans lequel on retrouve une sorte de fresque de la France du second empire.

Pourquoi s’adresser à Zola, en particulier ?

L’auteur pense que Zola va écrire un roman sur l’homosexualité, fondé sur lui, et qui parlera d’une façon plus sympathique de l’homosexualité. Dès lors, il y a une certaine ambivalence entre son anonymat et la fierté qu’il a d’être homosexuel. Il sait que l’homosexualité est encore scandaleuse et il a donc peur que sa famille l’abandonne. Puisqu’à 23 ans, il vit encore chez ses parents, il craint de se retrouver sans le sou et ne veut surtout pas que ses parents découvrent son identité ", avance Michael Rosenfeld. 

Mais 7 ans plus tard, la donne a changé…

Entre la première et la dernière lettre, 7 ans s’écoulent, et les choses évoluent puisque ses parents viennent de décéder. " L’aristocrate a hérité d’une certaine fortune et est beaucoup plus fier de qui il est. Son ton est plus audacieux"

Mes lèvres brûlent de la volupté qu’on y a bu, ma poitrine est livide de baisers qui sont presque des morsures, dans mon corps a coulé tant de sève humaine qu’elle suffirait pour créer en peu de temps un peuple nombreux ! […] l’idée qu’en goûtant le fruit défendu nous jetons dans le néant et la mort des êtres qui un jour seraient légion ne suffit-elle pas à décupler la joie des voluptés qui furent la gloire de Sodome ? […] Pour ma part j’y contribue et n’en veux ressentir aucun remord !    Extrait d'une des lettres.

A cette époque, Zola rencontre un médecin, du nom de Georges Saint Paul. Ils se sont rencontrés dans le cadre de recherches de Saint Paul sur le langage intérieur. Une amitié s’est vite tissée entre eux.

Les invertis sexuels, quid ?

Au cours d’une de leurs rencontres, ils abordent la question des "invertis sexuels", un terme que Saint Paul utilise pour parler des homosexuels. De là découle l’idée de publier le récit anonyme que Zola a reçu. En 1893, ces confessions vont devenir extrêmement populaires auprès, notamment, de médecins européens.

Georges Saint Paul comprend tout de suite que ce sont des documents très importants et uniques, il négocie avec son directeur de thèse la publication du texte dans la revue Les archives d’anthropologie criminelle. En 1894 et 1895, une partie du texte est finalement édité dans cette revue. Georges Saint Paul les publiera finalement dans leur totalité en 1896.

Cette édition était-elle risquée pour l’époque ?

Oui et non ", répond Michael Rosenfel. " Le fait de le publier dans un cadre scientifique évacuait en partie le risque d’être poursuivi pour de telles publications. De plus, si Georges Saint Paul publie les textes, toutes les parties qu’ils considèrent comme immorales sont soit complètement censurées, soit traduites en latin en prenant soin de les remanier."

Il n’en reste pas moins que Georges Saint Paul estime que les invertis sexuels sont des personnes malades. Pour lui, ce sont des femmes dans le corps d’hommes, dont les désirs sont invertis car dirigés vers leur propre sexe et non l’autre sexe.

Georges Saint Paul procède aussi à une classification assez complexe des "homosexuels", entre les invertis féminiformes occasionnels et les autres. Il estime que certains hommes font des essais homosexuels, mais qu’on peut les soigner pour qu’ils deviennent hétérosexuels, tandis que d’autres resteront homosexuels tout le temps.

Concernant l’auteur des lettres envoyées à Zola, il considère que cet aristocrate italien est un inverti né féminiforme, pour lequel il n’y a aucune solution. Il va plus loin en disant que c’est un danger social, car il risque de contaminer d’autres hommes. A contrario, il range Oscar Wilde dans la catégorie des homosexuels occasionnels, c’est-à-dire un homme qui a du désir pour les femmes mais qui, ayant des relations sexuelles avec des hommes, faute de temps en temps.

 

Pour en savoir plus sur ces lettres très sulfureuses pour l'époque, écoutez la suite de l'émission qui y est consacrée
Avec pour invité Michael Rosenfeld, auteur de l'ouvrage "Confessions d'un homosexuel à Émile Zola. Le " Roman d'un inverti " non censuré."

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