A la Recherche du Temps perdu, l'oeuvre d'un sociologue ?

A l'ombre des jeunes filles en fleurs - Le film de Nina Companeez
2 images
A l'ombre des jeunes filles en fleurs - Le film de Nina Companeez - © Tous droits réservés

Et si l’on trouvait chez Proust une pensée du social originale, susceptible d’aiguiser notre propre regard sociologique ? Telle est la piste, audacieuse et féconde, que nous invite à suivre Jacques Dubois. Professeur émérite de l’Université de Liège, il est l'auteur de Le roman de Gilberte Swann - Proust sociologue paradoxal au Seuil.

Nous sommes le 27 décembre 1906.
Marcel Proust, après la mort de ses parents, emménage au deuxième étage du 102, boulevard Haussmann, à Paris.
Pendant quinze années, il vit en reclus dans sa chambre tapissée de liège, portes fermées.
C’est là que Proust va donner naissance à l’essentiel de son œuvre A la Recherche du Temps perdu.
Il écrit, modifie, ajoute, retranche : plus de deux cents personnages vont vivre sous sa plume, sur quatre générations.
Sa santé déjà fragile se détériore encore, il est asthmatique.
Il dort le jour, sort — rarement — à la nuit tombée. Il s’épuise au travail.
A la Recherche du Temps perdu sera publiée entre 1913 et 1927.
Le premier tome Du côté de chez Swann est refusé chez Gallimard.
Il sera édité à compte d'auteur chez Grasset.
Gallimard acceptera le deuxième À l'Ombre des Jeunes filles en Fleurs.
En 1919 Proust reçoit le prix Goncourt.
Il ne lui reste que trois années à vivre.
Trois années pour écrire les cinq livres suivants.
Marcel Proust meurt le 18 novembre 1922, emporté par une bronchite mal soignée.
À la recherche du temps perdu est l’une des pièces majeures de la littérature du vingtième siècle.
Peinture d’un monde qui s’éteint, peut-on dire qu’il s’agit de l’œuvre d’un sociologue ?

 

Proust, au tout début du 20e s, va prolonger ses prédécesseurs, Zola, Balzac,... en fixant l'image de la société qu'il a connue, en disant le réel, en reproduisant la société telle qu'elle était. Il va toutefois prendre différentes libertés, de sorte que les premiers lecteurs vont percevoir La Recherche du Temps perdu comme un roman mi-psychologique, mi-philosophique, sans voir que le social est partout au fil des 7 tomes. Le 'sens du social' de Proust apparaît désormais avec évidence.

Les lieux choisis pour l'oeuvre reflètent les différentes classes sociales : il y a le côté de chez Swann, le côté bourgeois, et il y a le côté de Guermantes, le côté aristocratique. On va nous faire croire que la société est ainsi clivée entre deux classes en lutte, la bourgeoisie et la noblesse . Or on s'aperçoit au final qu'en fait les deux côtés communiquent. Swann est l'incarnation de cela, il est un grand bourgeois qui a fréquenté les aristocrates.

Proust évoque aussi la solidarité sociale, "avec sa façon de dire que les classes se heurtent à certains moments mais en même temps s'entremêlent. Il est lui-même sorti de son milieu dans le fait déjà qu'il s'enfermait souvent dans sa chambre.... Il a toutefois fréquenté les salons mondains, à majorité aristocratique, tant qu'il le pouvait. Il n'est sorti de son milieu que dans La Recherche du Temps perdu, en disant des choses comme "je préfère les ouvriers aux bourgeois", mais a-t-il jamais rencontré un ouvrier ?"

Proust, c'est aussi la rencontre du social et du sexuel. "La sexualité est souvent présente de façon assez triviale, agressive, parfois quasiment pornographique. Proust ne recule jamais devant cela, l'homosexualité favorisant d'ailleurs les choses. Le social est nourri de sexuel. Proust n'aurait pas osé inventer un héros homosexuel mais c'est une façon de défendre cette cause, comme il défend la cause juive parce que sa mère était juive."

Proust est-il un écrivain engagé ? Ce n'est peut-être pas le terme qui convient, mais il défend avec beaucoup d'humour et de courage différentes causes qui sont encore les nôtres : l'affaire Dreyfus, la grande guerre,... Proust rayonnait dans les salons qu'il fréquentait par son humour et la qualité de son langage, il ne donnait pas nécessairement des avis sur la société. Il n'avait pas fait beaucoup d'études, il n'était pas un politique de front, "c'était trop vulgaire pour lui sans doute".

On n'apprécie vraiment l'oeuvre de Proust que quand on a déjà vécu.

"Il y a une espèce d'admiration absolue pour Proust, quel écrivain ne s'est pas recommandé de Proust? Simplement parce qu'ils ont tous lu Proust et qu'ils ont essayé de voir ce qu'il fabriquait. Ce qui est étonnant c'est le décalage entre le héros et le narrateur. C'est la même personne mais le narrateur est toujours là pour compléter, corriger, commenter ce que dit le héros. D'autre part, il y a cette capacité de Proust de penser plusieurs réalités en même temps. Comme le sociologue Bourdieu, il a essayé d'inventer une phrase qui soit à plusieurs niveaux. C'est pour ça que les phrases de Proust sont si longues, c'est parce qu'en disant une chose, il veut en dire une autre en même temps et il veut en faire le commentaire."
 

Ecoutez ici Jacques Dubois nous parler de Marcel Proust

 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK