Pourquoi l'Espagne a-t-elle exhumé le dictateur Franco ?

Pourquoi l'Espagne a-t-elle exhumé le dictateur Franco ?
Pourquoi l'Espagne a-t-elle exhumé le dictateur Franco ? - © Tous droits réservés

C'est un peu un fantôme qui hante l'Espagne aujourd'hui. Près de 46 ans après sa mort, la dépouille de Franco va être exhumée. La télévision publique espagnole déploie les grands moyens pour couvrir un événement qui fait la une de toute la presse et qui divise le pays. Pierre Marlet 

Pour comprendre concrètement la portée de la polémique en Espagne, il faut d'abord comprendre qui sont des frères Verdugo y Jimenez. Ils vivent au coeur de la Castille, à une centaine de kilomètres de Madrid et dans leur village, depuis quelques jours, on ne parle que d'eux. Ils gèrent une entreprise spécialisée dans le marbre et ils ont accepté le travail d'exhumation de la tombe de Franco.

Ce qui leur vaut sur les réseaux sociaux d'être insulté, menacé et dénoncé comme des "profanateurs de tombe"; quant à leur ligne téléphonique, ils ont préféré la couper et ils ont porté plainte auprès de la Guardia Civil. Voilà qui en dit long sur la ligne de fracture qui réveille les démons du passé.

Pour le comprendre, il faut revenir 44 ans en arrière : c'était le 20 novembre 1975.

 

 

Espagnols, Franco est mort... Un homme d'exception devant Dieu et devant l'histoire...

annonce le Premier ministre Arias Navarro

Et à l'annonce de cette nouvelle, ce 20 novembre 1975, beaucoup d'Espagnols vont pleurer...

Certains de tristesse et d'émotion mais beaucoup d'autres pleureront de joie.

Bref, une Espagne divisée, comme lors de la guerre civile entre 1936 et 1939 qui a amené le dictateur au pouvoir faites-le compte ça fait tout de même 46 ans à la tête du pays. Et sa disparition sera aussi celle du franquisme qui ne va pas lui survivre. La "transicion" comme on dit en Espagne va amener le pays vers la démocratie avec, deux ans plus tard les premières élections libre et dix ans plus tard l'adhésion à l'Union européenne.

Tout cela s'est fait plus ou moins en douceur mais pour qu'il en soit ainsi, on a prudemment choisi de ne pas rouvrir les plaies de la guerre civile, de jeter un voile pudique sur cette période tragique. Bref, on a fait un gros semblant de rien en mettant dos à dos les Espagnols des deux camps qui tous deux, durant la guerre civile, avaient commis des atrocités : on amnistie tous les condamnés politiques de la dictature pour le reste, c'est le passé, n'en parlons plus et regardons vers l'avenir.

Mais alors pourquoi exhumer la dépouille de Franco ?

Parce qu'en 2007 le parlement espagnol a voté la loi sur la mémoire historique. C'est un vrai changement car cette loi établit le caractère injuste du franquisme, prévoit des aides aux familles des victimes du franquisme et elle autorise la recherche et l'ouverture des fosses communes pour permettre aux familles d'identifier leurs maris, leurs pères ou leurs grands-pères disparus .

Et puis la loi sur la mémoire historique prévoit aussi de mettre fin à la glorification du franquisme et de dépolitiser la "valle de los caidos", le mausolée qui abrite les victimes de la guerre civile, un lieu construit par Franco où il est donc enterré jusqu'à aujourd'hui. Et auquel chaque 20 novembre, jour anniversaire de sa mort, des partisans et des nostalgiques viennent lui rendre hommage.

Une portée politique

La décision du gouvernement socialiste de Pedro Sanchez d'exhumer Franco vers une sépulture privée a évidemment une portée politique et ce pour trois raisons :

  1. La première c'est le retour d'une extrême-droite politique. On croyait l'Espagne vaccinée contre elle à cause justement de cette longue dictature franquiste mais un parti, Vox, a fait désormais irruption sur la scène politique. Son leader, Santiago Abascal, ne se revendique pas ouvertement du franquisme, mais il est pour le moins bienveillant envers lui puisqu'il dit accueillir volontiers ceux qui sont critiques envers Franco mais aussi ceux qui défendent son action. Vox offre donc une tribune pour tous ceux qui protestent contre l'exhumation.


     

  2. Nous sommes en pleine campagne électorale, on vote le 10 novembre, et en exhumant Franco le gouvernement socialiste satisfait une partie de son électorat : c'est évidemment ce qu'on appelle un marqueur de gauche.
  3. Et puis il y a un dernier élément : ces élections sont les quatrième en quatre ans. A chaque fois, aucune majorité ne se dégage clairement et c'est le retour aux urnes. Une instabilité d'autant plus préoccupante que la question de l'indépendance de la catalogne occupe le devant de la scène politique depuis deux ans.

     

Pour toutes ces raisons, l'exhumation de Franco, dans une Espagne plus divisée que jamais, résonne de passions politiques et Dieu sait qu'au pays de Carmen les passions, elles, peuvent être violentes.

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