"Pour se sentir accepté dans ses différences, il ne suffit pas de pouvoir en parler"

Pierre Desproges nous le disait déjà : " les chiffres sont implacables : il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde ! " Et depuis les choses ne se sont pas améliorées au point que les diversités sont au cœur de tellement d’enjeux d’aujourd’hui que la question est pour moi cruciale : " comment, à l’école, apprendre à faire de nos singularités des forces, et non des occasions de se blesser ? " C’est l’œil du sociologue et philosophe Bruno Derbaix.

Et il n’y a rien dans la déclaration qui envisage un réel travail à ce niveau ?

Il y a le décret inscription, mais il a pour but d’accroître la mixité, pas d’apprendre à mieux la gérer. Il y a aussi le fait de sensibiliser à la lutte contre le racisme ou de revoir l’enseignement de l’histoire coloniale. Et puis, en fin de texte arrivent deux lignes un peu isolées. On nous dit qu’il s’agit de développer une " pédagogie de la neutralité ".

Le décret neutralité, voilà donc un projet consistant

En tout cas les intentions sont bonnes. Si je devais en résumer les idées, je dirais qu’il s’agit d’être ouvert aux diversités tout en garantissant la laïcité de notre pays et de notre école et en défendant simultanément les droits humains. Mais le problème, ce ne sont pas les objectifs de la " neutralité ", mais plutôt sa capacité à réellement les atteindre.

Prenons l’intension de base de faire de l’école un lieu où (je cite) " on accepte la diversité, où l’esprit de tolérance est développé et où l’on prépare à vivre dans une société pluraliste ". Cette intension en tête, on pourrait s’attendre à ce qu’à l’école on entende volontiers parler Turc, Lingala ou Amazigh, à y rencontrer une multiplicité de vêtements, de comportements ou de nourritures. On pourrait voir les diversités des élèves, ou celles de visiteurs. On pourrait les inviter au quotidien, ou seulement de manière épisodique. Dans les établissements pourtant, rien de tout cela car l’ouverture à la diversité dont parlent nos décrets ne concerne en fait que l’espace des idées et des débats.

Ce que demande le décret, c’est donc d’être ouvert sur les diversités, mais seulement en parole ?

C’est à peu près ça, et c’est un paradoxe. Lorsqu’on est issu des minorités, ce qui blesse surtout, ce sont toutes ces règles et habitudes de l’école qui font sentir que les identités culturelles n’y sont pas à égalité. Pour se sentir accepté dans ses différences, il ne suffit pas de pouvoir en parler, mais plutôt de pouvoir les montrer et les partager tout autant que de s’ouvrir à celles des autres.

Cela ne sert donc à rien de parler des diversités ?

Si, mais cela ne compense que partiellement la fermeture des écoles. Et puis, un autre problème est que parler des différences suppose qu’il y ait des espaces pour le faire, et surtout qu’il y ait des personnes à l’aise pour aborder ces questions qui fâchent ? L’exercice est d’ailleurs d’autant plus compliqué que les consignes du décret sont difficiles à appliquer. Il s’agit en effet d’inviter les jeunes à débattre, mais sans les froisser, sans donner son opinion personnelle, et tout en défendant les droits humains. Face à un propos sexiste ou raciste cependant, comment est-il possible de réagir sans froisser, ni l’auteur du propos, ni ceux et celles que celui-ci aurait pu vexer ? Est-il d’ailleurs possible de ne pas prendre position tout en défendant les droits fondamentaux ?

Et puis, même si l’adulte parvient à éviter les positions personnelles, cela ne se passe pas sans malaise ni problème. Pourquoi en effet donner son avis si le prof refuse de donner le sien ? N’y a-t-il pas lieu de se méfier ? En interdisant à l’adulte de s’exprimer, la neutralité empêche l’élève de l’imiter. Or l’imitation, est le ressort principal de l’éducation

Mais alors que faut-il faire, si le décret neutralité semble difficile à appliquer ?

Et bien tout d’abord, plutôt que d’avoir peur des différences, les inviter concrètement à s’exprimer. Et puis surtout, à la place de simplement dire les droits humains, s’appliquer à les vivre au quotidien. Et là nous retrouvons un enjeu important de la déclaration du gouvernement. Lorsque celle-ci nous parle de démocratie scolaire, il s’agit que cette dernière ne soit pas faite que de paroles. L’enjeu est qu’elle se concrétise dans une manière de vivre l’école, de réagir aux problèmes en impliquant les élèves, et surtout de passer de la discussion à l’action, pour plus de fierté, pour plus de citoyenneté.

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK