[Planète " sociétale ]- Carte blanche de Dominique Bourg "Climat et démocratie"

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Climat et démocratie

Les chiffres sont cruels pour nos démocraties. Les anciens pays industriels, tous attachés à l’idéal démocratique, parce qu’ils ont longtemps œuvré à l’amélioration de la condition matérielle du grand nombre, sont incontestablement les premiers responsables du changement climatique. Ils ont plus largement projeté l’humanité dans l’Anthropocène, cette ère nouvelle caractérisée par un impact massif des activités humaines sur le système Terre. De 1890 à 1990, la démographie mondiale a augmenté d’un facteur 3,3 ; mais dans le même temps les émissions de carbone ont cru d’un facteur 17. C’est une petite partie des habitants de la planète qui aura précipité tous les autres vers l’épreuve climatique. En 1980 encore, la moitié des émissions de gaz à effet de serre était due à deux pays seulement, la Grande Bretagne et les Etats-Unis. C’est enfin la diffusion dans le reste du monde des standards matériels occidentaux qui alourdit encore notre impact. Comment comprendre qu’un bien, et même un bien soi, la démocratie – Aristote déjà affirmait qu’on ne saurait accomplir son humanité sans participer à la vie de la Cité – finisse par occasionner des maux sans précédent, ceux vers lesquels nous précipite notre incurie climatique ?

 

Il convient cependant de nuancer cette implication des démocraties dans les heurts et malheurs à venir. Pour leur faire porter tout le poids de la faute, il faudrait que l’on pût montrer que les autres régimes fissent ou fassent mieux. Or, nous sommes loin du compte. Tout en condamnant ses ressortissants à une frugalité contrainte, feu le régime soviétique n’en a pas moins émis force gaz à effet de serre tout en souillant comme jamais de pollutions diverses son environnement domestique. La Chine contemporaine n’a plus grand chose à voir avec celle de Mao. Le parti communiste organise désormais l’enrichissement matériel des classes moyennes. Et la Chine connaît pour cette raison des records de pollution. Et quand bien même elle parviendrait à produire plus propre, ce à quoi elle s’emploie, elle n’en susciterait pas moins, au titre d’atelier du monde, les flux d’énergie et de matière les plus importants au monde. Et ce sont eux, en perturbant les grands cycles biogéochimiques, qui nous font basculer dans l’Anthropocène. Rappelons que la Chine émet à elle seule 26 % des émissions de dioxyde carbone du monde.

 

Il est d’autres raisons de réévaluer la responsabilité des démocraties. Les premiers fondements, mais non les seuls comme nous le verrons, de notre inaction sont infra-politiques. La première des raisons de notre étonnante passivité eu égard à la menace climatique est en effet anthropologique ; la seconde renvoie à des raisons morales. Qu’est-ce qui peut, en dépit d’occupations intenses, de soucis obsédant, nous faire soudainement changer de trajectoire, rompre avec nos habitudes ? Seul un danger immédiat, évident, assaillant nos sens, le peut. Ce sont des centaines de milliers d’années d’évolution qui ont forgé nos réactions fondamentales. Avec, avec le changement climatique notamment, nous avons à notre insu façonné une situation sans précédent, celle d’un danger massif, mais abstrait, inaccessible à nos sens, à la mécanique complexe et difficilement compréhensible pour le commun, aux effets destructeurs pour l’heure nullement constants et surtout distants, tant dans l’espace et dans le temps. Le contraire de ce qui nous fait bouger. Si je vois un mammouth foncer sur moi, je dégage sans me perdre en circonvolutions climato-sceptiques. Si mon voisin, scientifique éminent, spécule sur la menace d’une charge dans trente ans, je m’en moque.

La finitude de nos réactions morales n’est pas moins pesante. Personne n’échappe en effet à l’emprise de la règle d’or : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît. Autre legs de l’évolution. Cette règle n’a évidemment jamais empêché les crimes. Mais elle emporte en revanche une obligation d’airain : pas de crime sans justification. Cela vaut pour le loup de la fable comme pour le tortionnaire nazi ou la brute de Daech : l’un s’autorise d’un délire racial et l’autre d’une lecture tant sommaire que sélective du Coran. Mais, à l’instar du danger et de la fuite évoqués précédemment, la règle d’or ne joue que pour la proximité. Seul le fait d’infliger des maux au prochain, de façon immédiate et évidente, déclenche l’obligation de justification. Il en va tout autrement avec les crimes climatiques et plus généralement environnementaux : là encore les effets sont distants et donc abstraits. En outre, la responsabilité de chacun, fût-il richissime, est nulle : si je n’étais pas né, il y aurait autant de ppm de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Pas de règle d’or en matière climatique.

 

Venons-en au rôle des mécanismes de la démocratie représentative. Dans l’idéal, la démocratie érige chaque citoyen en juge ultime des politiques publiques. L’alchimie du vote est certes très complexe, mais on n’adhère pas un programme dont on est persuadé qu’il pourrira votre bien-être. On peut se tromper et corriger son appréciation. Quoi qu’il en soit chacun est seul juge de son bien-être : le meilleur moyen de savoir comment je vais est de me le demander. D’où la cohérence des démocraties, visant le bien-être de leurs citoyens, elles les consultent régulièrement. Or, là encore, ça ne marche pas en environnement. Les grands problèmes écologiques sont inaccessibles à nos sens et nous n’y accédons que par des médiations scientifiques. Face à ces questions je ne suis plus la source de la connaissance et ma boussole intérieure, fondement des démocraties, ne marche plus. Laissons ici les autres faiblesses de nos démocraties représentatives.

 

Le lecteur l’aura compris, les démocraties ne sont pas les seules coupables. En outre, il n’y a aucune raison à chercher ailleurs la solution à nos difficultés. Les démocraties constituent un bien en soi et sans libre circulation de l’information, sans recherche publique, sans lanceurs d’alerte, sans associations et ONG, etc. – toutes choses relevant de ce que P. Rosanvallon appelle a démocratie d’exercice – rien ne nous avertirait des menaces écologiques. A quoi s’ajoute un élément décisif : la logique productiviste et celle d’un marché débridé deviennent de plus en plus étrangères à la logique démocratique. L’affaire Volkswagen est un révélateur intéressant : pour tirer notre consommation face au danger climatique, il faut désormais nous mentir. Les néolibéraux au pouvoir exigent désormais avec le TAFTA, pour protéger les investissements des multinationales, la mise en place de tribunaux arbitraux où elles domineront et qui seront susceptibles de remettre en cause les législations protectrices de la santé et de l’environnement ! Seules les multinationales sont en mesure de s’opposer à la requête du GIEC de laisser 80 % des fossiles accessibles dans le sous-sol. Etc. Ce sont ces forces néoféodales qui nous poussent désormais vers l’abîme.

 

Ces constats n’exonèrent pas pour autant les démocraties. Celles-ci vont devoir se réformer. Elles ne peuvent pas ne pas intégrer dans leurs institutions, et dans leurs conditions plus générales d’exercice, la complexité nouvelle du monde. Nous ne vivons plus au sein de la nature décor intangible de la physique classique. Nous affectons jusqu’à la tectonique des plaques via la fonte de l’Inlandis glaciaire du Groenland avec le réchauffement climatique. La gestion de notre bien-être inclut désormais celle de la nature. C’est un immense changement culturel. Chaque citoyen va devoir replanter les pieds dans la terre tout en ayant à l’esprit les grands indicateurs de la machinerie planétaire et de ses limites. Un défi éducatif et politique gigantesque. La proposition défendue avec d’autres d’une troisième chambre dédiée au long terme, adossée à un Collège du futur synthétisant et relayant en continu nos connaissances quant au long terme, dessinait une première évolution de nos institutions, afin de les faire entrer dans l’Anthropocène.

 

 

Dominique Bourg , professeur ordinaire à l'Université de Lausanne.

Ses principaux domaines de recherche : la philosophie politique environnementale, la démocratie et l’écologie.

Son compte Twitter ici

 

 

Dominique Bourg sera l'invité de Véronique Thyberghien, dans l'émission Questions Clés (La Prem1ère, du lundi au vendredi de 11h00 à 12h00), le lundi 16 novembre à 11h30.

 

Cet article est un contenu extérieur à la RTBF, rédigé pour La Prem1ère dans le cadre de COP21. Il est mis à disposition des internautes comme outil de réflexion. Cette carte blanche n'engage que son auteur, en aucun cas la RTBF.

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