Pierre Defraigne est l'invité de Matin Première

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Le Royaume-Uni se prononcera-t-il en faveur d'une sortie de l'Union Européenne ? Bertrand Henne et son invité se pencheront sur la question vers 7h45.

Pierre Defraigne est directeur de la fondation Madariaga-Collège d'Europe. Nous évoquerons avec lui la place du Royaume-Uni en Europe suite au discours de David Cameron.

 

Texte de l'invité:

GL              : - Il est 7:49 heures.

Notre invité ce matin, c'est Pierre Defraigne, spécialiste européen. On va revenir sur le discours de David Cameron et sa volonté d'organiser peut-être un référendum sur le maintien ou non du Royaume Uni dans le club européen, Bertrand Henne.

BH             : - Bonjour, Pierre Defraigne.

PD             : - Bonjour.

BH             : - Directeur de la Fondation Madariaga-Collège d'Europe. Le Premier ministre britannique qui organisera un référendum sur le maintien du Royaume Uni dans l'Union Européenne, il défendra et il l'a dit hier, un maintien dans l'Union, mais, avec un mais, si l'Europe change. Dès hier, certains notamment Guy Verhofstadt, parlaient de chantage et même d'extorsion de la part des Britanniques. Comment est-ce que vous qualifiez ce qui s'est passé hier ?

PD             : - Mais je crois qu'il y a un aspect vraiment interne, une espèce de guerre picrocolline oserais-je dire dans le camp conservateur, la rivalité du Parti de l'Indépendance. Il faut donner des gages aux eurosceptiques qui exigent un référendum, donc Monsieur Cameron à contrecoeur, s'y est résolu.

BH             : - C'est de la politique intérieure, tout ce qu'on a vu hier ?

PD             : - Oui, mais cela étant, ça peut aussi servir et Monsieur Verhofstadt a raison, si par exemple, Monsieur Cameron dans la discussion en février, des perspectives financières, qui est un des gros dossiers sur la table en Europe, prend une position telle que finalement on sera obligé de lui faire des concessions comme on en fit jadis à Madame Thatcher qu'on n'aurait pas faites avant.

BH             : - Et là, on a vu des réactions plutôt assez mesurées des partenaires européens, Angela Merkel disait, mais si on peut trouver des solutions équilibrées, on peut discuter de ce que veut Monsieur Cameron. Est-ce que ça veut dire qu'on doit s'attendre dans les prochains mois, voilà, à une sorte de marché permanent où l'Union et le Royaume Uni, vont continuellement discuter sur chaque dossier

de l'intérêt spécifique du Royaume Uni ?

PD             : - J'espère que non, disons, le Royaume Uni doit souffrir d'avoir été mis sur la ligne de touche au, c'est lui qui est allé mais soit,

il a vécu mal son exclusion de tous les caucus importants de l'Eurogroupe notamment avec l'intervention du duo Paris-Berlin et,

BH             : - Parce que l'Angleterre n'est pas dans l'Europe, le Royaume Uni, pardon, n'est pas dans l'Europe, on va le rappeler.

PD             : - Exactement et donc je crois que c'est une manière de revenir au centre du jeu, quelles sont ses exigences, elles sont purement formelles, la plupart du temps, elles sont très peu substantielles, donc à la limite, on pourrait faire un arrangement cosmétique, lui donner un protocole d'interprétation de l'une ou l'autre disposition, si on veut lui sauver la face et lui faciliter la vie, lors de ce référendum qui reste hypothétique parce que pour qu'il y ait référendum, il faut qu'il soit réélu.

BH             : - Oui, est-ce qu'en même temps, ça ne souligne pas des années de relations difficiles entre le Royaume Uni et le reste de l'Union Européenne. Hier, David Cameron a rappelé que selon lui, l'objectif de l'Union Européenne, c'est d'abord le Marché Unique avant l'Euro. Est-ce que ce n'est pas finalement deux conceptions de l'Europe, une conception peut-être plus fédéraliste et continentale qui s'oppose à une Fédération plus de simple Zone de Marché Unique et qu'à un moment donné, il va bien falloir avoir une question existentielle, voilà.

PD             : - Je crois qu'on a esquivé depuis toujours ce débat fondamental, quelle est la finalité de l'Europe ? Alors c'est vrai, les Britanniques ont eu le mérite d'être simple et sûr, ils veulent un Espace Economique où les entreprises et les Etats entrent en concurrence. Les autres n'ont jamais dit jusqu'où ils voulaient aller, ce qu'ils voulaient en faire. Parce que, ne nous trompons pas, le Royaume Uni est souverainiste mais la France aussi. Le Royaume Uni est atlantiste mais l'Angleterre, l'Allemagne, aussi. Donc simplement l'Angleterre est un peu plus souverainiste que la France et un peu plus atlantiste que l'Allemagne, c'est ce qui met l'ambiguïté partout en Europe, pour le moment, c'est ça qu'il faut clarifier.

BH             : - Oui et l'euroscepticisme qui grandit en Royaume Uni, existe aussi dans d'autres pays, aux Pays Bas, au Danemark, en Allemagne, en France peut-être un peu moins mais notamment aux Pays Bas, il est assez fort. Ce que fait finalement, la question du référendum si ce référendum avait lieu ailleurs en Europe aujourd'hui, on aurait sans doute des résultats assez négatifs pour l'Europe, Pierre Defraigne ?

PD             : - Sûrment.

BH             : - Oui ?

PD             : - Je crois qu'il ne faut pas se tromper. Les gens attendent beaucoup de l'Europe mais se méfient de cette Europe-ci et c'est ça l'ambiguïté. Si on leur demande de se prononcer sur l'Union Européenne telle qu'elle est, l'euroscepticisme gagne du terrain. Si on leur propose à partir des progrès qui commencent à être faits sur l'Eurogroupe, un projet qui a du contenu et qui se prête à un débat démocratique, peut-être qu'on va relancer l'intérêt pour l'Europe et permettre aux citoyens de se réapproprier quelque chose qui est depuis longtemps dans les mains des élites et des technocrates, il faut bien le dire.

BH             : - Donc ce qu'a fait David Cameron hier, le débat qui pourrait sortir de cette question, au Royaume Uni mais aussi dans le reste de l'Europe, ça pourrait être quelque chose de positif ?

PD             : - Ce serait positif si c'était un référendum européen et je crois qu'on n'y échappe pas à ce référendum européen. Je sais que je vais éveiller beaucoup de, d'émotion chez certains auditeurs mais l'Europe est au bout de ce qu'elle peut faire avec les traités, elle doit les rénover en profondeur et cette question doit être soumise au peuple et ça, c'est un vrai référendum utile, celui de tous les peuples d'Europe, qui se prononcent ensemble sur l'avenir, mais le référendum britannique apparaît terriblement étriqué.

BH             : - Alors quelles conséquences et ça, c'est une question importante évidemment, aurait une sortie éventuelle du Royaume Uni de l'Europe. Il y a deux camps, ceux qui pensent que l'Europe ira mieux finalement et plus loin et sera plus cohérente sans le Royaume Uni et puis ceux qui disent qu'on n'y gagnera pas du tout et qu'au contraire, comme on a évoqué la sortie de la Grèce à un moment donné, ça ferait éclater complètement l'Europe et tout le monde y perdrait, quel est votre avis ?

PD             : - Plutôt la deuxième hypothèse, non pas que ça éclaterait nécessairement mais l'Europe y perdrait sûrement. On ne va quitter un grand pays comme la Grande Bretagne sans qu'il en coûte quelque chose aux autres. C'est une naïveté de penser que ça va aider qu'elle ne soit plus là. Mais la formule de l'Europe à deux vitesses qui est là, permet en réalité de contourner l'obstacle britannique, qu'est-ce qui bouge en Europe aujourd'hui, c'est l'Eurogroupe qui a vocation à se renforcer et à devenir un noyau de quelque chose de plus politique. Et mon dieu, si la Grande-Bretagne, avec ceux qui ne sont pas encore prêts, veut rester dans le parvis des gentils, comme on disait jadis dans les cathédrales où on tenait à l'écart, ceux qui n'étaient pas encore baptisés, pourquoi pas, c'est une solution qui a fait ses preuves avec laquelle, on peut vivre.

BH             : - Sauf que comme vous l'avez dit, en début d'entretien, ça lui pose problème et singulièrement à David Cameron puisqu'il est exclu des cercles qui décident véritablement de l'avenir économique de l'Union Européenne ?

PD             : - Oui, je crois qu'il y a quelque chose de pathétique dans le destin de la Grande Bretagne et quand j'entends un officiel américain dire à la Grande Bretagne, là-dessus, vous vous débrouillerez tout seuls, il y a quelque chose de très dur pour un pays qui prétend que la justification est dans l'alliance spéciale avec les Etats Unis.

BH             : - Est-ce que, jusqu'à maintenant, si on regarde l'Histoire récente de l'Union Européenne, la Grande Bretagne, le Royaume Uni, a été un poids ou une chance pour l'Europe ?

PD             : - Franchement un poids, je crois qu'on ne peut pas citer un exemple, qu'on ne me parle pas du Marché Unique qui est l'idée de Delors, on ne peut pas citer un exemple d'initiative britannique qui ait servi à consolider, à faire avancer l'Europe y compris et c'est regrettable dans le domaine où la Grande Bretagne est la plus forte, c'est le domaine de la Défense.

BH             : - J'allais dire, vous, moi, mais vous m'avez coupé tout de suite, mais j'allais dire, le Marché Unique, ça, c'est quand même un dossier sur lequel, ils ont pesé de tout leur poids pour faire avancer, donc,

PD             : - On a confié à un Britannique, Lord Coffield qui s'en est acquitté merveilleusement, la tâche d'exécuter le Plan Delors contenu dans l'Acte Unique, mais l'idée n'était pas du tout l'idée de Londres.

BH             : - Alors certains ont relevé le fait que David Cameron avait prononcé son discours dans les locaux de l'Agence Blumberg, agence financière au coeur de la City, pourtant, on a l'impression dans les quelques déclarations qu'on peut lire ce matin, que les milieux d'affaires sont plutôt sceptiques, ils n'aiment pas l'incertitude ?

PD             : - Oui.

BH             : - Ils n'aiment pas l'incertitude que ferait penser un éventuel référendum ?

PD             : - Je crains que les marchés financiers entrevoient l'incohérence qu'il y a à défendre la City comme première place financière du monde, qui serait déconnectée de l'ensemble Eurogroupe, ça leur paraît quelque chose de tout à fait injouable. Ils craignent une perte donc d'influence et de poids économique de la City, au profit de Paris et surtout de Francfort.

BH             : - En tous les cas, une éventuelle sortie de la Grande Bretagne de l'Union Européenne, ce serait des conséquences économiques désastreuses pour tout le monde ? Pour la Grande Bretagne, aussi ?

PD             : - Disons, la Grande Bretagne a déjà toute l'autonomie dont elle a besoin pour rattraper puisqu'elle a sa Livre, elle peut par exemple, elle l'a fait, dévaluer sa monnaie, chose que les autres ne peuvent pas faire. Alors je crois que pour elle, le coût risque d'être moindre, au total, ça sera un coût pour l'ensemble de l'Europe.

BH             : - Merci, Pierre Defraigne, d'avoir été notre invité ce matin.

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