Pablo Servigne : "Est-ce qu'on prend soin des abeilles ? Non, mais ça va nous retomber dessus"

Quelle est la véritable puissance de l'entraide ?
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Quelle est la véritable puissance de l'entraide ? - © Tous droits réservés

Et si on envisageait la coopération plutôt que la compétition... Quelle est la véritable puissance de l’entraide ? Peut-elle vraiment nous mener vers un monde meilleur ?

Le chercheur Pablo Servigne nous répond.
Il signe avec Gauthier Chapelle le livre
L’entraide, l’autre loi de la jungle” (Ed. Les Liens qui Libèrent)

Pablo Servigne est biologiste de formation. Il nous propose dans ce livre une relecture de la célèbre théorie de la sélection naturelle de Darwin, qui ne se limiterait manifestement pas à la fameuse loi du plus fort.

"Quand on entend Darwin, on pense à l'agression, à la compétition... En fait Darwin a été interprété, il a surtout émis sa théorie dans un bain idéologique d'un capitalisme naissant, l'époque victorienne... Et c'est resté. Mais en fait, il y a toute une lignée de penseurs et de scientifiques depuis Darwin qui ont travaillé sur cette idée de coopération, de mutualisme (entraide entre plusieurs espèces comme la pollinisation), d'entraide incroyable au sein des espèces, pour le bien du groupe. Et nous les humains, nous sommes l'espèce la plus coopérative du monde vivant, nous sommes une espèce ultra-sociale."

L'entraide est le propre du vivant, pas uniquement le propre de l'homme. C'est un principe du vivant qui structure le vivant depuis 3,8 milliards d'années. Ceux qui survivent, ce ne sont pas les plus forts, ce sont ceux qui arrivent à s'entraider, ce sont les groupes qui s'entraident.

L'entraide, c'est un grand facteur d'innovation du vivant. "Les humains ont cela d'unique que nous avons une couche culturelle en plus, qui fait que nous pouvons nous faire des normes sociales et des institutions et que nous pouvons nous aider entre inconnus, avec des comportements altruistes absolument exceptionnels. Plus on va à l'épicentre d'une catastrophe, plus il y a des comportements de calme, d'auto-organisation, d'entraide et d'altruisme. Et c'est partout pareil. On a une capacité extrêmement puissante d'entraide spontanée. Mais ça ne suffit pas à faire société", constate Pablo Servigne.

Est-il encore possible d'envisager une entraide mondialisée à l'heure des grandes catastrophes ?

"Ce qui est magnifique, c'est qu'on coopère aujourd'hui à une échelle jamais vue dans l'histoire, entre pays, entre grands organismes, ONG, avec la COP 21.... mais il manque quelques ingrédients..."

Car pour Pablo Servigne, il faut trois ingrédients majeurs et magiques qui font que l'entraide se développe et se stabilise dans un groupe, créant la cohésion :

le sentiment de sécurité,
le sentiment d'égalité, ce qui n'est pas du tout le cas aujourd'hui,
la confiance.

Il manque aussi la puissance d'un récit commun, d'un objectif commun qui lie les humains et les groupes. On a besoin de voir ce qui va renaître après cet effondrement, on en a besoin dans les transitions qui arrivent, dans ces grands mouvements entre masculin-féminin, ou de luttes sociales. "Nous, on a tenté de contrebalancer un peu le récit de la compétition et de l'agressivité, de la loi du plus fort... On a voulu mettre en lumière tous ces travaux sur l'entraide pour provoquer des déclics dans l'imaginaire, en racontant d'autres histoires, pour mettre en mouvement."

Il faut rédéfinir la place de l'être humain sur notre planète terre

"La compétition sépare et crée l'illusion d'indépendance, déplore Pablo Servigne. On vit dans des sociétés très riches, des sociétés d'abondance. Grâce aux énergies fossiles, on est vraiment des pharaons, avec l'équivalent de 400 esclaves énergétiques par personne en permanence, pour nous transporter, nous chauffer, nous vêtir, nous nourrir... C'est la puissance du pétrole. Ce qui nous permet de dire à notre voisin : je n'ai pas besoin de toi. On peut même dire : je t'emmerde. C'est un luxe de la société d'abondance.

Or le vivant est une toile d'interdépendances, entre humains mais aussi avec les non-humains. On peut ressentir une profonde fraternité avec un brin d'herbe, un scarabée, un mouton... On peut ouvrir ses frontières au-delà de l'humain et ça fait du bien, ça donne du courage, de la puissance, de la joie et de la résilience aussi, parce qu'on est dans cette idée qu'on n'est pas tout seul, nous les humains, sur cette terre.

En fait le grand principe, c'est prenez soin de votre voisin et votre voisin prendra soin de vous. Et on fait exactement le contraire. Est-ce qu'on prend soin des abeilles ? Non, mais ça va nous retomber dessus."

Dans quel monde on vit, l'entretien complet à écouter ici...

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L’entraide, l’autre loi de la jungle” (Ed. Les Liens qui Libèrent)

Dans cette arène impitoyable qu’est la vie, nous sommes tous soumis à la " loi du plus fort ", la loi de la jungle. Cette mythologie a fait émerger une société devenue toxique pour notre génération et pour notre planète.

Aujourd’hui, les lignes bougent. Un nombre croissant de nouveaux mouvements, auteurs ou modes d’organisation battent en brèche cette vision biaisée du monde et font revivre des mots jugés désuets comme " altruisme ", " coopération ", " solidarité " ou " bonté ". Notre époque redécouvre avec émerveillement que dans cette fameuse jungle il flotte aussi un entêtant parfum d’entraide…

Un examen attentif de l’éventail du vivant révèle que, de tout temps, les humains, les animaux, les plantes, les champignons et les micro-organismes – et même les économistes ! – ont pratiqué l’entraide. Qui plus est, ceux qui survivent le mieux aux conditions difficiles ne sont pas forcément les plus forts, mais ceux qui s’entraident le plus.

Pourquoi avons-nous du mal à y croire ? Qu’en est-il de notre ten­dance spontanée à l’entraide ? Comment cela se passe-t-il chez les autres espèces ? Par quels mécanismes les personnes d’un groupe peuvent-elles se mettre à collaborer ? Est-il possible de coopérer à l’échelle internatio­nale pour ralentir le réchauffement climatique ?

À travers un état des lieux transdisciplinaire, de l’éthologie à l’anthro­pologie en passant par l’économie, la psychologie et les neurosciences, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle nous proposent d’explorer un im­mense continent oublié, à la découverte des mécanismes de cette " autre loi de la jungle ".

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