On les appelait 'les Femmes à Boches' : que sont devenus leurs enfants?

Au cours de la première Guerre mondiale, de nombreuses femmes belges et françaises ont eu des relations sexuelles avec des soldats allemands. Certaines ont été violées, d’autres se sont prostituées ou ont été obligées d’une manière ou d’une autre de céder à leurs avances. Quelques-unes enfin ont été sincèrement éprises d’un beau Teuton… Mais que sont-elles devenues dans les années 20 et où sont passés leurs enfants ? Réponse avec Emmanuel Debruyne, professeur d’histoire contemporaine à l’UCL.

Le livre d’Emmanuel Debruyne, "Femmes à Boches" : Occupation du corps féminin, dans la France et la Belgique de la Grande Guerre (Ed. Les Belles Lettres 2018) est le fruit d’un travail de recherche colossal. Il manque en effet cruellement de documentation sur cette problématique longtemps gardée sous silence, parce que très gênante.

Les relations sexuelles entre femmes belges ou françaises et soldats allemands ont évidemment eu des conséquences durables et concrètes : de nombreux enfants sont nés de ces relations inavouables. Mais beaucoup n’en ont jamais rien su eux-mêmes car, dans la plupart des cas, la vérité a été soigneusement tenue secrète.
 

Le contexte

Il faut remonter au tout début de la guerre, en août 1914, quand les Allemands déferlent en masse sur la Belgique et le nord de la France et qu’ils commettent des milliers de viols.

Ces viols font partie des violences de l’invasion, mais on n’en observe pas partout ni tout le temps. C’est principalement dans les lieux où il y a eu des combats particulièrement violents ou des représailles contre les civils que se situent les viols, dans les heures ou les jours qui ont suivi les déferlements de violence, explique Emmanuel Debruyne.
 

Rencontres inévitables entre occupés et occupants

Des témoignages montrent qu’à côté de ces relations sexuelles forcées, la prostitution a été très rapidement sollicitée par les Allemands, à Bruxelles et dans d’autres plus petites localités.

Les prostituées sont celles qui exerçaient déjà avant guerre, mais de nouvelles venues vont très rapidement s’ajouter aux précédentes car la demande est énorme : 1 million et demi de soldats allemands au minimum sur le front de l’ouest. Les conditions de vie extrêmement difficiles, la misère, l’économie qui tourne au ralenti, les difficultés alimentaires… rajoutent à ce phénomène de prostitution.

"Les cochons d’étape", ces militaires qui vivent à l’arrière, à l’administration de la guerre, à la police, aux services sanitaires ou logistiques, et qui sont présents de façon constante parmi les occupés, pratiquent certaines formes de corruption en échange de services sexuels.

Par ailleurs, le contrôle social est complètement désorganisé, par la mobilisation des hommes. De nombreuses familles sont privées de leur principal gagne-pain et l’absence des pères, frères ou mari a un impact sur le comportement sexuel des femmes.

La solitude, la misère sexuelle et affective des femmes comme de ces hommes éloignés de leurs foyers expliquent que des rapprochements aient pu avoir lieu, "à la recherche d’une oasis de normalité", observe Emmanuel Debruyne.

Mais cela est extrêmement fragile : la guerre, qui a provoqué ces amours de guerre, sexuels mais parfois aussi profondément affectifs, peut aussi y mettre fin d’un instant à l’autre, par le départ d’un des protagonistes ou par la mort.


Les enfants de l’ennemi

Dans l’immense majorité des cas, les enfants nés de ce genre de situation ne sont pas du tout désirés. Preuve en est que le nombre d’avortements clandestins explose durant la première guerre mondiale. Il n’existe pas de statistiques puisque l’avortement est un crime à cette époque mais tous les témoignages vont dans ce sens.

D’autre part, il y a d’énormes problèmes de ravitaillement, du moins pour les classes les moins aisées de la population civile. La situation est globalement instable, surtout dans les zones proches du front. Ce ne sont donc pas les conditions idéales pour avoir un enfant, surtout si le mari officiel est absent depuis des mois, voire des années, ou que la mère est une jeune fille célibataire.

La plupart de ces enfants sont probablement inscrits dans les registres comme enfants de père inconnu, ce qui permet d’évaluer la proportion d’enfants nés de père allemand. On voit ainsi que, plus on se rapproche du front, plus la proportion d’enfants nés de père inconnu augmente, entre 1915 jusqu’à 1919, avec un pic de 1916 à 1917.

Sur base d’une septantaine de communes françaises et belges, Emmanuel Debruyne a pu relever au moins 6000 naissances de père allemand en Belgique et entre 10 000 et 20 000 en France.


La Libération

En novembre 1918, les hommes rentrent au foyer. La vague de libération est suivie à quelques heures près par une vague de violence contre ceux qu’on accuse de s’être trop rapprochés des Allemands : les activistes, les traîtres et les femmes qu’on accuse d’avoir couché avec l’ennemi.

Les premières tontes de femmes ont déjà lieu avant la fin de la guerre, comme le 19 octobre 1918, à Bruges et à Roubaix. À travers la déchéance de leur corps, on assiste à la déchéance de ces femmes qui ont trahi leur mari mais aussi la patrie : corps dénudés, crachats, attributs associés à l’ennemi, coups, projectiles… On ne sait pas combien de femmes ont été tondues.


Que deviennent les femmes et les enfants ?

Certaines fuient en emportant leur enfant, à la recherche d’une nouvelle vie, parfois dans une localité située à quelques dizaines de kilomètres, là où on ne les connaît pas. D’autres partent dans les fourgons de l’armée allemande. Quelques-unes se sont mariées pendant la guerre avec des Allemands, d’autres iront se marier en Allemagne après la guerre.

Le défi pour ces femmes qui quittent la Belgique est de s’adapter à leur nouvelle patrie. La vie en Allemagne dans les années 20 est très difficile, tant au niveau politique qu’économique. Les relations avec la famille restée en Belgique sont aussi problématiques.

Les registres d’état civil permettent de retrouver trace de certains de ces mariages. Les registres de naissance ou les dossiers de la police des étrangers peuvent donner certaines indications. Les historiens locaux permettent aussi de reconstituer certains itinéraires.
Mais dans la plupart des cas, on ne sait absolument pas ce que sont devenus les protagonistes.

Emmanuel Debruyne raconte quelques cas exemplaires, découvrez-les au fil de son entretien avec Jean-Pol Hecq

Pour aller plus loin

Le film Im Westen Nicht Neues (A l’Ouest, rien de nouveau) de Delbert Mann, 1979 – adaptation du célèbre roman d’Erich Maria Remarque


 

 

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