Obésité : on n'opère pas un estomac, on opère une personne

Nous faisons face à une épidémie d’obésité. À l’échelle de notre société et de chaque individu, il y a certainement de la place pour de la prévention. Cependant, une fois la maladie installée, il ne suffit plus seulement d’adopter une bonne hygiène de vie. De nombreux cercles vicieux se sont installés et, même si chaque histoire est différente, la guérison n’est plus une simple question de volonté. La chirurgie peut rendre la guérison de l’obésité possible. 

 

Une certaine image de soi

La psychanalyste Catherine Grangeard travaille depuis 20 ans sur l'image de l'obésité. Elle publie La femme qui voit de l'autre côté du miroir' (Ed. Eyrolles).

Elle constate une aggravation de l'image de soi : hommes et femmes, par rapport à leur poids, se sentent rarement bien dans leur peau. Et beaucoup se disent obèses sans forcément l'être.

Qu'est-ce qui fait qu'on se sent moins bien dans sa peau, au point d'avoir envie d'une chirurgie de l'obésité, qui va soi-disant tout résoudre ? Alors que c'est beaucoup plus compliqué que cela : les causes derrière une très forte prise de poids ne s'envolent pas avec la chirurgie. 

Il y a d'ailleurs 40% d'échec en chirurgie de l'obésité, quelle que soit la technique, parce qu'on n'a pas assez travaillé au niveau du psychisme. En fait, on n'opère pas l'estomac, on opère une personne.


Nous sommes dans une société qui fait face pour la première fois à un excès d'alimentation et à un manque d'activité physique. On est en train d'abîmer la planète et on est en train d'abîmer notre corps. 

Le docteur Anne-Catherine Dandrifosse, chirurgien bariatrique, confirme que les profils des personnes qui envisagent la chirurgie sont très différents et qu'il faut regarder chacune d'entre elles dans sa globalité. Il y a différentes obésités, comme le dit le titre de son livre 'Obésités. Oser envisager la chirurgie' (Ed. La Renaissance du livre).


Un regard multidisciplinaire

Le chirurgien n'agit pas seul, le patient a besoin d'une équipe d'autres spécialistes, comme les psychologues... pour l'aider à reprendre sa vie en main et à changer aussi bien son alimentation que son psychisme et son image de soi.

Les consultations sont extrêmement importantes pour parvenir à une bonne compréhension du patient. Ce sont des moments d'intense émotion, de grande souffrance. Mais le temps manque souvent pour aller au fond des choses. Heureusement, la manière dont les personnes soignées sont abordées par les soignants est en train de se modifier.

Il y aurait trop de chirurgie, pas assez de préparation et pas assez de suivi, confirme Catherine Grangeard. La consultation est indispensable pour faire parler la personne et l'aider à mettre à jour ses questions sur la chirurgie et sur elle-même.

 

Le regard de la société

L'image de l'obésité est difficile à assumer. Il se répand une grossophobie qu'il faut combattre. Dans la société, on a peur des gros et on a peur de devenir gros, dit Catherine Grangeard. "C'est un souci car si une société déteste les gros, il y aura une sorte de racisme à leur égard, donc on ne pourra pas comprendre ce qui a pu les amener à. Car derrière, il y a une personne qui a vécu des choses. 30% des patients ont vécu des traumatismes sexuels. S'enrober est une excellente solution pour éviter, dans le cas d'une femme, d'être objet sexuel."

Par ailleurs, le matraquage publicitaire pour être mince rend les gens extrêmement malheureux du profil qu'ils ont.
 

La faim pour survivre

Nous ne sommes pas égaux devant la prise ou la perte de poids. La plupart des personnes qui consultent pour une chirurgie ont tout essayé, de façon sérieuse et parfois traumatisante pour elles-mêmes ou pour leur corps. Ce ne sont pas des personnes paresseuses qui ne font aucun effort.

Bouger plus et manger moins fonctionnerait bien si nous étions des robots, mais nous sommes des êtres humains et un régime alimentaire trop strict provoque la faim.

Or, la faim nous a permis de survivre depuis la nuit des temps, explique le docteur Anne-Catherine Dandrifosse. Pour la première fois, on vit maintenant dans une société d'excès, il y a de la nourriture partout. On n'est plus obligés de bouger ni de se battre contre l'ennemi.

Si on suit ce pour quoi on est programmé, on mange avec excès et si on a une prédisposition génétique à prendre du poids, on en prendra plus vite que d'autres car on n'est pas tous égaux. Il est normal que l'ensemble de la population soit en train de prendre du poids. Des mesures politiques doivent être prises. Il faut changer les mentalités.

"On abîme la planète, on abîme l'individu. On culpabilise la personne obèse qui s'est peut-être réfugiée dans l'alimentation suite à un traumatisme, qui a passé une certaine frontière, à qui il est trop tard de dire de manger moins et de faire du sport. On la laisse avec sa maladie, dans une situation de grande frustration, de grand désespoir."

La faim est aussi une faim d'autre chose, une faim d'amour, une faim de regard, une faim d'appréciation de soi. Si on le reçoit, on a moins envie de correspondre à une certaine morphologie qui est considérée comme la seule belle, remarque Catherine Grangeard.


Une démarche difficile

La chirurgie n'est pas un acte simple, elle doit arriver au bon moment pour la bonne personne, après souvent des années de difficultés. La systématisation d'une chirurgie pose problème en France.  Parce qu'il y a remboursement de la sécurité sociale, il y a une tendance à penser que ce sera une solution facile. 

La démarche est très compliquée et est l'aboutissement d'un très long parcours. Il faut en moyenne 8 ans pour faire aboutir cette démarche, entre le moment où l'on s'avoue qu'on a un problème d'obésité et le moment où l'on consulte un chirurgien, précise le docteur Anne-Catherine Dandrifosse.

L'intervention implique bien sûr tout un bilan pré-opératoire, mais un suivi à vie est ensuite nécessaire pour ce qui concerne la modification de l'image, des maladies d'accompagnement de l'obésité (diabète, hypertension, apnées du sommeil, douleurs articulaires...), la modification du relationnel. C'est un voyage passionnant mais aussi périlleux. 

Le plus compliqué étant d'apprendre à s'aimer tel que l'on est...

Ecoutez ici la séquence complète

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