« Nous les amoureux » de Jean-Claude Pascal, une chanson qui annonce la révolution du mouvement gay...

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À l’occasion du Grand prix Eurovision de la chanson, dont la finale aura lieu ce samedi 18 mai 2019 à Tel Aviv mais sans la Belgique, voici le grand – mais complètement oublié – gagnant de l’édition de 1961 qui s’est tenue à Cannes : Jean-Claude Pascal et sa chanson « Nous les amoureux ». La chanson représente le Luxembourg – comme France Gall quatre ans plus tard qui remporte le concours avec le très célèbre « Poupée de cire, poupée de son ». Nettement moins célèbre, oubliée sur la bande d’arrêt d’urgence des chansons abandonnées comme on abandonne les chiens, « Nous les amoureux » sera un des grands succès de l’été de 1961… Elle n’intéresse absolument plus personne aujourd’hui, alors qu’elle était d’une grande modernité mais ça, peu de gens s’en sont aperçus.

C’est un texte de Maurice Vidalin, qui est une grande signature de l’époque et interprété par Jean-Claude Pascal, crooner au charme très « roman-photo » et à la diction exemplaire…

 

Au départ, on dirait la chanson d’une vieille publicité Martini… Un petit air lounge, un petit air jazzy – typique de la variété de l’époque… Et un texte, à première vue inoffensif, qui raconte l’histoire d’un amour… mais d’un amour contrarié :

« Nous les amoureux. On voudrait nous séparer. On voudrait nous empêcher. D'être heureux » : Querelle de famille ? Adultère ? Tout cela est possible. Tout cela s’est déjà vu.

« Nous les amoureux. Il paraît que c'est l'enfer. Qui nous guette. Ou bien le fer et le feu » : Qu’est-ce qui peut bien – à ce point – dans une histoire d’amour qu’on aille en enfer ou qu’on s’attire le fer et le feu ? C’est l’orientation sexuelle des amoureux évidemment ! De façon très maligne, les paroles de « Nous les amoureux » sont construites de telle sorte à ce qu’on ne puisse pas repérer le sexe de ses protagonistes. Mais le sous-texte nous parle bien de deux hommes qui ne peuvent vivre leur amour librement aux yeux de la société (nous sommes en 1961), qui se fait un plaisir de discriminer l’homosexualité. La preuve par le texte :

« C'est vrai, les imbéciles et les méchants. Nous font du mal, nous jouent des tours. Pourtant rien n'est plus évident. Que l'amour » : Ces imbéciles et ces méchants qui, 58 ans plus loin, même s’ils sont moins nombreux, sont toujours là pour « faire du mal » …

 

Jean-Claude Pascal, lui-même gay, reconnaîtra plus tard ce double sens au texte de Maurice Vidalin qui évoque vraiment une minorité sexuelle (« Nous ne pouvons rien contre eux. Ils sont mille et l'on est deux ») et véhicule une sorte de promesse faite aux générations futures…

« Mais l'heure va sonner. Des nuits moins difficiles. Et je pourrai t'aimer. Sans qu'on en parle en ville. C'est promis. C'est écrit » : en 1961, il n’y a aucune structure, aucun discours articulé autour de revendications politiques et pourtant, la chanson de Jean-Claude Pascal annonce la révolution (« l’heure va sonner ») du mouvement gay. Cette bête ritournelle de l’Eurovision est donc visionnaire et contient le programme (« c’est promis, c’est écrit») d’une lutte qui mènera à l’émancipation…

 

Ce qui est assez incroyable dans la chanson de Jean-Claude Pascal c’est que, une fois de plus, comme ça, sans avoir l’air d’y toucher, c’est déjà une chanson revendicative : « Nous les amoureux. Le soleil brille pour nous. Et l'on dort sur les genoux du bon Dieu. Nous les amoureux. Il nous a donné le droit. Au bonheur et à la joie. D'être deux »

C’est dingue de se dire que cette chanson avait, sans qu’elle le sache, tout compris et avait tout prévu de la lutte des droits des homosexuels souvent accusés et réduits à être des citoyens de seconde zone…

« Alors, les sans-amour, les mal-aimés. Il faudra bien nous acquitter. Vous qui n'avez jamais été condamnés. Nous les amoureux. Nous allons vivre sans vous. Car le ciel est avec nous » C’est beau comme un discours aux Oscars, et c’est une micro révolution silencieuse dans l’histoire de l’Eurovision. En même temps qu’un scandale qui n’a jamais eu lieu puisque tout le monde en 1961 n’y a vu que du feu et personne (ou peu de monde) n’a saisi le message crypto-gay.

Comme quoi un texte, même de chanson de l’Eurovision, peut vouloir dire une chose et son contraire…

 

Depuis Jean-Claude Pascal, pionnier undercover du discours LGBTI mais dans un petit look de comptable, les choses sont devenues un peu plus tape-à-l’œil… L’Eurovision a souvent servi de vitrine à la vulgarisation de la théorie queer…

 

Écoutez « Nous les amoureux » de Jean-Claude Pascal :

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