"Notre société ne peut exister qu'à la condition qu'on lui désobéisse" : éloge de l'irrévérence

"Notre société ne peut exister qu'à la condition qu'on lui désobéisse" : éloge de l'irrévérence
"Notre société ne peut exister qu'à la condition qu'on lui désobéisse" : éloge de l'irrévérence - © Tous droits réservés

Notre société impose des cases pour nous contraindre et nous contrôler. Jean Van Hemelrijck, psychologue et psychothérapeute, regrette par exemple que l'organisation des soins en Belgique vise à définir les choses, à faire rentrer la souffrance dans des cases. Pour lui, la solution passe par l'irrévérence, une forme de désobéissance citoyenne.


La souffrance ne se définit pas

La souffrance ne se définit pas, elle se réinvente à chaque instant. Il faut donc que les mots utilisés pour les souffrances des hommes soient ouverts. On ne souffre pas aujourd'hui de la même manière qu'on souffrait il y a un an, qu'il s'agisse de souffrance psychique ou de souffrance corporelle. La manière d'être mal au monde, d'être mal à soi, est très complexe et personnelle.  Notre corps ne se manifeste que quand son équilibre silencieux vole en éclats. L'homme en difficulté va alors essayer de faire quelque chose, en utilisant sa propre créativité.

Or le ministère de la santé cherche à mettre la souffrance dans des cases, pour pouvoir pronostiquer, contenir, calculer, surveiller... sur base du DSM, une cartographie de la souffrance humaine, "qui dit comment il faut souffrir". Cet outil délimite par exemple le deuil, en fixant combien de jours il doit durer, ce qui est absurde car il y a une différence entre perdre son grand-père de 100 ans qui s'éteint calmement dans son sommeil ou son enfant de 2 mois. Cette douleur ne peut pas être définie, affirme Jean Van Hemelrijck.

Pour lui, tout soignant se doit de se heurter à cette délimitation qu'il est impossible de respecter. "Quand vous rentrez à l'hôpital, que vous vous soumettez au protocole, ce qui va faire que vous serez bien ou mal, ce sera la manière dont les soignants vont s'occuper de vous, la relation qui va s'établir, ce petit plus, cette irrévérence à l'ordre prescrit. 

Car notre société ne peut exister qu'à la condition qu'on lui désobéisse. Le monde est une invention des hommes, le monde n'est pas. On s'accorde au monde, on se met au monde et on essaie de lui donner du sens pour savoir où se positionner et où aller. Mais le monde ne répond pas à une logique, il n'a pas de sens. La maladie n'a pas de sens. Mais on essaie de lui en donner un pour essayer de reprendre le contrôle. Alors on invente des manières d'être au monde."


Pourquoi ce besoin de mettre dans des cases ?

Plus l'incertitude augmente, plus on augmente le nombre de cases. L'informatique est un outil de contrôle et de certitude. Tout se calcule, tout se surveille parce qu'on est dans une méfiance, on est dans une peur dominante. On n'essaie pas de comprendre pourquoi on a peur. On essaie juste de savoir comment contenir cette peur, comment la contraindre.

L'irrévérence est d'essayer de comprendre comment les hommes pensent, par exemple qu'est-ce qui amène quelqu'un à mettre une bombe dans une salle de spectacle et pourquoi, pour lui, ça a du sens.


Pourquoi est-il si compliqué de penser autrement ?

Jean Van Hemelrijck voit un côté populiste à la pensée actuelle en Europe, qui consiste à répondre de manière très simple, toujours de la même façon, en excluant celui qui est différent. C'est le migrant, ou le fainéant, ou le malade, qui est la cause de tout le mal actuel et qui porte cette fonction de vidange de la société.

Par ailleurs, les modèles habituels volent en éclats et une réaction de conservatisme se met en place, avec la suraffirmation que son propre modèle est le meilleur. "Ce sont des mécanismes de rassurance qui consistent à mettre le danger loin, en le stigmatisant. Notre société, poussée par le numérique, est à une époque où elle doit se réinventer, en faisant voler en éclats les systèmes dans lesquels elle se trouve."


Les jeunes, acteurs du changement

La génération des 15-20 ans cherche à inventer une autre société, basée sur d'autres règles. "Il faut espérer qu'ils amèneront un vrai changement. Si eux, n'ont pas cette audace-là, qui l'aura ?" interroge Jean Van Hemelrijck. "A part ceux qui feront sauter des bombes..."

L'irrévérence des jeunes est de venir nous dire : votre manière de penser, votre manière de faire n'est peut-être pas bonne, ni juste. Elle est peut-être à faire voler en éclats, à remplacer par des alternatives plus légères, moins contraignantes, par de nouveaux modèles dans la manière de vivre en groupe, de se déplacer, de s'alimenter.

Ces jeunes ne sont pas des révolutionnaires, ce sont des poseurs de mots, des poseurs de questions qui sont autant de manifestations d'irrévérence, dit Jean van Hemelrijck. 

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