Myriam Leroy : "Chère Zahia Dehar, vous déjouez tous les clichés"

Myriam Leroy : "Chère Zahia Dehar, vous déjouez tous les clichés"
Myriam Leroy : "Chère Zahia Dehar, vous déjouez tous les clichés" - © Tous droits réservés

Myriam Leroy se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !", la nouvelle séquence phare de "Dans quel monde on vit" sur La Première.

Chère Zahia,

Chère Zahia Dehar, même, car vous avez bien, comme tout le monde, un nom de famille, comme en atteste l’affiche du film de Rebecca Zlotowski dans lequel vous jouez, Une fille facile. C’est un titre ironique, certainement…

Une fille facile, c’est comme ça que les gens vous percevaient et souvent vous perçoivent. Dans le langage courant, ce n’est pas un compliment… Une fille facile c’est encore moins qu’une fille difficile.

Une fille facile, ça désigne une fille qui ne se dérobe pas au désir masculin dans une société où la valeur d’une femme provient justement de sa capacité à susciter le désir des hommes corrélé à celle de s’y dérober.

Enfin de s’y dérober… pas trop quand même.

La bonne attitude à adopter serait une sorte d’oscillation, une sorte de oui mais non. Ou de non mais oui. Qu’il faut doser, évidemment. Trop de oui déclasserait la femme sur le marché du sentiment et trop de non la marginaliserait sur celui de la sexualité.

Vous, Zahia, vous avez monnayé des prestations sexuelles contre de l’argent, vous aviez 17 ans, vos clients s’appelaient Ribery et Benzema, c’était en 2009, l’affaire a fait scandale, mais aux yeux du monde, la scandaleuse c’était vous, pas eux.

La première fois qu’on vous vit, c’était comme une apparition. Il y avait vos seins bien sûr, vos cheveux, vos yeux, vos lèvres. Le tout en taille fantasme. Et il y avait votre cambrure, irréelle. Votre voix de poupée, votre diction voluptueuse. Vous vous déplaciez avec lenteur. Vous sembliez tombée d’un manga, d’un dessin animé, d’un rêve de petit garçon.

Vous aviez la beauté, la jeunesse, une apparente candeur. Vous aviez tout d’un oiseau pour le chat.

On se moquait de vous, on vous critiquait, on vous disait les mots qu’on dit aux femmes pour les humilier, on demandait à ceux que vous intéressiez, ceux qui voulaient vous photographier ou vous faire défiler ce qui les prenait. Mais le chat ne vous a pas croquée, chère Zahia, même s’il a beaucoup tenté. Vous avez bien une fois ou l’autre évoqué vos idées noires quand vous étiez dans l’œil du cyclone. Mais à vous regarder, dix ans plus tard, il semblerait que les hurleurs, les haineux et les petits esprits n’ont pas réussi à vous abîmer. Car vous vous voilà, à la rentrée 2019, à faire le tour des plateaux pour promouvoir votre film.

Vous voilà avec un discours lumineux et remarquablement articulé. A revendiquer votre liberté. A répéter que le mot Pute n’est pas une insulte et que vous ne laisserez personne vous enfermer. Toujours aussi belle, tellement intelligente et encore plus vivante. Vous déjouez tous les clichés.

Récemment, un journaliste cinéma ironisait sur votre carrière d’actrice, il disait que vous coûtiez moins cher au spectateur sous la forme d’un ticket de cinéma que ce qu’avaient dû débourser Ribéry et Benzema. Pour cet homme vous n’êtes et ne serez jamais rien qu’une pute.

Or nous autres savons maintenant que vous êtes un être complexe, composite, qui participe à une perception correcte, concrète, protéiforme et multiple de ce qu’est une femme en réalité.

Je voulais vous dire merci, Zahia, simplement merci, pour moi, pour nous, pour toutes celle qui n’ont pas envie de rester là où on les a rangées, celles qui ne sont ni faciles, ni difficiles, qui ne se satisferont jamais d’un seul adjectif.


Pour la sixième saison de l’émission “Dans quel Monde on vit”, Pascal Claude propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver… 


 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK