Myriam Leroy : "Cher Xavier Dolan, je vous remercie au nom de celles et ceux qui n'incarnent pas la norme "

Myriam Leroy : "Cher Xavier Dolan, je vous remercie au nom de celles et ceux qui n'incarnent pas la norme "
Myriam Leroy : "Cher Xavier Dolan, je vous remercie au nom de celles et ceux qui n'incarnent pas la norme " - © Tous droits réservés

Myriam Leroy est journaliste et autrice. Elle se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !", la nouvelle séquence phare de "Dans quel monde on vit" sur La Première. Son dernier roman a pour titre " Les yeux rouges " (Seuil).

 

Cher Xavier Dolan.

Je vous écris. (Non) je t’écris. Je nous écris?

A qui écris-je au fond?

Permets-moi de vous TuVoyer, d’utiliser le vous comme marque de respect et même à certains égards, de déférence, pour nettoyer dix ans de traitement médiatique condescendant, et je voudrais user du " tu " aussi, parce que cher Xavier, je voudrais un ami comme toi, qui porte des t-shirts Titanic, aime Céline Dion, joue cartes sur table avec les références qui l'ont structuré, et dont l’entêtement radical tranche avec ce début de siècle d’exigences molles.

Je vous écrit à l'occasion de la sortie de votre nouveau film en France, qui fait couler du fiel par barils.

Tu as été accueilli dans la grande famille du cinéma avec un petit rictus goguenard, d’ailleurs as-tu été réellement accueilli ou as-tu été un instant toléré en tant que coqueluche du système, histoire de prouver qu’il fonctionne, qu’il permet aux profils comme les tiens d’éclore alors qu'au fond tu sais que c’est faux, et que s’ils éclosent, c’est uniquement grâce à la force vitale qu’ils déploient, à l’urgence et à la nécessité qu’ils mettent à pousser.

Vous avez d'abord été accueilli avec curiosité mais très vite avec méfiance et même, avec haine.

Qui est ce jeunot qui vient nous faire la leçon à nous, la norme, le neutre, l’étalon (coucou Greta), pourquoi fait-il autrement que ce qui a toujours été fait, et qu’est-ce qui l’autorise à être aussi sincère dans ses joies et ses emportements, ne serait-il pas un peu arrogant?, et quelle est cette coiffure, pourquoi cet accent, c’est quoi ce CV, où sont les écoles, faut-il tolérer ses déclarations ardentes à tout ce qui nous fait horreur à nous, les tenants du bon goût, la culture populaire, les chanteuses à voix, les femmes qui braillent, les scandales, les sentiments?

On vous a reproché de faire des films de pédé, bien sûr ça n’était jamais dit comme ça mais il y avait une manière de tourner en dérision ce qui était décrit comme une forme d’affectation, de maniérisme, de too muchisme, de trop, c'est toujours trop avec vous, car bien sûr les films doivent être beiges et délavés pour être intelligents. On vous trouve communautariste, peu concernant pour " l’être humain de référence ", comme on dirait en marketing.

Xavier, On a du mal à supporter que tu saches et veuilles tout faire, que tu ne souhaites pas déléguer, que tu te charges jusqu’à la traduction des sous-titres, en y voyant du fantasme de toute-puissance, comme si vous étiez un démiurge, alors qu’il n’y a là que l’obstination d’un artiste qui ne se résout pas à livrer au public une œuvre qu’il ne peut pas défendre sur tous les plans.

Cher Xavier, vous êtes raillé et parfois détesté parce que vous êtes un peu au-dessus de tout le monde, je ne sais pas si vous avez lu La Petite Femelle de Philippe Jaenada mais je pense souvent à elle quand je pense à vous, à Pauline Dubuisson qui était trop belle, trop intelligente, trop indépendante pour ne pas être coupable, vous allez me trouver glauque et je m’en excuse, mais ce n’est pas pour la fin de Pauline que je fais ce lien, c’est pour son début, à propos duquel Jaenada dit, puisqu'elle était détestée par ses camarades de classe: " Pauline sait parfaitement cacher ses faiblesses mais n’a pas encore appris à faire de même avec ses forces, et à ne pas faire étalage de ce qui la distingue des autres. "

Car ça vous échappe certainement, mais c’est pourtant ça que font les gens, profil bas, et vous faites le contraire, car vous savez que c’est chez le faux modeste que se cache -très mal d'ailleurs- la vraie vanité.

Les critiques attendent vos films avec impatience car ils prennent un plaisir cochon à les piétiner, ils se réjouissent de voir vaciller et peut-être tomber la jeune garde qui fait des gros doigts à ce qui a toujours été, histoire de prouver in fine que le système finira toujours par gagner et expulser le corps qui lui est étranger. Mais tu n’ignores plus j’en suis sûre que toute critique d’une œuvre parle avant tout de son auteur. L’auteur de la critique, bien sûr, pas celui de l’œuvre.

Il y a quelque chose d’un peu pathétique à les voir parler d’à peu près tout sauf de cinéma dans leurs papiers. Et il y a quelque chose de tellement stimulant, et même, de bouleversant, à te voir réapparaître, de film en film, sans cesse plus sincère et affirmé. Je vous remercie, Xavier, au nom de celles et ceux qui n'incarnent pas la norme et la référence ; et au nom de ceux qui aiment votre cinéma qui palpite, je t’embrasse.

 

Pour la sixième saison de l’émission “Dans quel Monde on vit”, Pascal Claude propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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