Molière, légendes et vérités... retour sur les traces de l'auteur.

Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière
Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière - © Tous droits réservés

Molière, qui était-il ? Au-delà de la figure du grand auteur de théâtre, qui était-il vraiment ? De quel milieu venait-il ? Et ce pseudonyme, " Molière ", pourquoi l’a-t-il choisi ? Et lorsque l’on parle de " la langue de Molière ", de quoi parle-t-on exactement ?  Georges Forestier, historien et professeur de littérature française à l’université Paris Sorbonne, spécialiste du théâtre au 17ème sièclenous dévoile l’intimité et le parcours de ce créateur de génie.

Dans sa dernière biographie, publiée chez Gallimard, l’historien part sur les traces du célèbre Molière. Son livre s’ouvre sur le constat suivant : de la vie de Molière, il ne nous reste pas grand-chose ! En dehors de ses pièces de théâtres, les traces écrites par la main de l’auteur ont quasiment toutes disparues.  Seule une biographie de 1705 signée d’un certain Jean-Léonor Le Gallois de Grimarest fait tâche d'encre. Une biographie écrite 30 ou 40 ans après la mort de Jean Baptiste Poquelin de Molière. Pour compenser ce manque de trace écrite, des historiens - dit " moliéristes "- se sont lancés dans des recherches pour tenter de rétablir la vérité autour de cette figure célèbre dont le mystère a fait naître beaucoup de légendes. Car en effet, si cette biographie de Grimarest constitue une source d’informations précieuses, elle contient également énormément d’erreurs. Boileau-Despréaux, poète et critique littéraire, contemporain de Molière affirmait à ce sujet : " Grimarest se trompe dans tout : sa maison natale, son âge, ses études, ses débuts de comédien … ". Georges Forestier tente de rétablir la vérité sur le parcours de cet auteur…

Un cahier de charge pour démanteler les légendes sur Molière …

 

Molière était jaloux ! " ; " Molière est mort en scène ! " ; " Certaines pièces de Molière n’ont jamais eu de succès ! " ; " Molière avait l’écriture difficile ! " ; " Molière a épousé sa propre fille ! " ; …etc. ; voilà quelques exemples de légendes qui circulent autour de cette figure éminente du théâtre français et qui ont été initiées, pour la plupart, par Grimarest au 18ème siècle.  

Pour démanteler ces mythes, Georges Forestier s’est basé sur des témoignages de contemporains à Molière et sur des documents, rassemblés partout en France, par les moliéristes. Il s’est aussi basé sur le manuscrit, particulièrement intéressant, " Registre " de La Grange, camarade de scène de Molière. Dans ce cahier, La Grange suit pas à pas la carrière des pièces de Molière, tenant les comptes de la troupe de 1659 à 1685. Ce registre de comptes est donc une des rares traces écrites, remontées jusqu’à nous, et qui permet de retracer la vie théâtrale de Molière. L’historien souligne à ce titre, qu’il est assez normal en trois siècles d’avoir perdu beaucoup d’informations écrites. Il en va de même, explique-t-il, pour des auteurs comme Racine ou Corneille : " Il y a des choses qui ont brûlées, des choses qui ont été perdues. Et puis, tout dépend des descendants ! Racine, il avait deux fils qui l’adoraient et qui ont essayé de tout conserver. Il avait écrit 40 000 lettres et ils en ont conservées 200… Ce n’est rien sur 40 000 ! Quant à Molière, ses fils sont morts. Il ne lui restait qu’une fille qui est restée religieuse quasi toute sa vie et qui détestait le théâtre, comme tous les religieux. Du coup, on n’a rien conservé de lui ! ".

Ainsi, face à ce manque d’informations, que nous apprend ce fameux Registre ? Georges Forestier explique que La Grange consacre un page de ce livre à chaque pièce de Molière, notant : le titre de l’œuvre, le jour de sa représentation, la recette perçue ainsi que la division de cette recette par le nombre d’acteurs présents sur scène. On y trouve aussi des frais plus ordinaires que faisait la troupe de Molière ; comme le feu nécessaire pour allumer les chandelles qui éclairent le théâtre, le bois pour se réchauffer l’hiver avec la cheminée, le salaire consacré au concierge du théâtre. La Grange y inscrit aussi des frais extraordinaires ; comme les dépenses que doit faire la troupe lorsqu’elle fait appel à des musiciens supplémentaires pour animer la salle pendant l'entracte ou, lorsqu’elle fait appel à des soldats pour endiguer des troubles de plus en plus fréquents au fur et à mesure que la troupe de Molière devient célèbre – les gens essayant de voir les spectacles sans payer leur place.  La Grange qui voulait sans doute écrire un livre sur la troupe de Molière a consciencieusement noté toutes ces informations qui sont aujourd’hui très précieuses puisqu’elles permettent de savoir quelles sont les pièces de Molière qui ont été jouées, mais aussi combien de fois elles l’ont été et avec quel succès et quelle recette. En outre, La Grange renseigne aussi dans ce manuscrit ce qu’on appelle les " visites " de la troupe, c’est-à-dire toutes les fois où cette dernière est invitée par un seigneur dans son hôtel particulier ou, à la cour ou encore chez un prince de sang.

Ce Registre a donc permis à Georges Forestier de retisser le fil historique de la troupe et de démentir, par exemple, l’idée que certaines pièces de Molière – comme " Le misanthrope "- n’avaient pas de succès ou connurent un succès tardif.

Molière, les origines familiales…

 

Jean Baptiste Poquelin, alias Molière, naît donc en 1622 à Paris dans un milieu aisé. Son père était tapissier, il tenait une boutique rue Saint Honoré, fréquentée par la haute bourgeoisie et l’aristocratie qui, à l’époque, sont les seuls à acheter des tentures, des tissus, des coussins, des fauteuils ou encore du rembourrage pour l’assise de leurs chaises. Le teinturier de l’époque est un peu l’équivalent du décorateur d’intérieur contemporain et fait partie de la haute bourgeoisie marchande. Molière élevé dans ce milieu, s’habitue à fréquenter la fine fleur de l’époque depuis l’enfance, explique Georges Forestier .

 En outre, à ses 10 ans, son père achète en 1632 une charge à la cour de " valet de chambre tapissier du roi ", une charge qui implique de veiller au lit du roi et à l'ameublement de sa chambre. C’est une fonction assurée par huit valets au total, qui s’en occupent par équipe de deux, se relayant chaque trimestre. Ainsi, le père de Molière se charge de surveiller, chaque matin, ses propres valets en train de faire le lit du roi. Les jours où le roi part en voyage pour se retirer, par exemple, dans le château de Fontainebleau ou de Chambord, ses chambres le précèdent. Le premier valet se charge d’assurer la mise en place de la chambre dans laquelle il fait escale, emportant tous les mobiliers et la literie royale, tandis que le second installe la réplique de cette chambre au château où le roi vient séjourner. Cette fonction est intéressante dans la mesure où elle permet d'accéder au roi tous les matins à son levé. Ainsi, Molière - ayant abandonné ses études de droit pour se lancer dans une carrière de comédien- décide, en 1660, de reprendre la charge de son père. Une fonction stratégique qui lui permet dès lors de nouer des liens étroits avec le roi dont il devient l’acteur fétiche – du moins en termes de comédie.

Molière, son parcours théâtral...

 

Il faut noter que le choix de carrière que fit Molière n’enchantait pas du tout sa famille. La profession de comédien n’était pas du tout valorisée par la société et n’était certainement pas soutenue par l’Eglise qui y voyait un danger.

Malgré l’opposition familiale, le 30 juin 1643, Molière s’associe avec neuf camarades - dont les trois aînés de la fratrie Béjart– pour constituer sa troupe sous le nom de " L’illustre théâtre ". Molière a alors 21 ans et sa vie de théâtre commence. Un acte notarial, signé de sa propre main, prouve aujourd’hui cette date de création.

La troupe regroupe un ensemble de jeunes gens audacieux. Aucun d’entre eux n’est comédien et pourtant ils décident de se lancer dans l’aventure du théâtre alors qu’à la même époque deux troupes – " L'hôtel de Bourgogne " et " Le théâtre du Marais " sont déjà bien installées à Paris depuis 10 ans – car ce n’est que depuis 1630, qu’il existe des théâtres permanents à Paris. Le public consommateur de pièces de théâtre n’est pas assez large que pour pouvoir permettre l’installation d’une troisième troupe dans la ville. Plusieurs troupes l’ont déjà tenté sans succès. La troupe de Molière, malgré la difficulté du défit et malgré son inexpérience professionnelle, décide de tenter l’aventure. Molière décide de louer avec ses compagnons une salle où se pratiquait le jeu de paume ; une salle de 35 mètres de long sur 12 mètres de large qu’il était donc facile de transformer en théâtre. Le coût de cette transformation est un investissement conséquent. Ils construisent donc un théâtre. Le temps que les travaux se terminent ils partent quelques semaines tourner en province, en passant notamment par Rouen. Rouen est la troisième grande ville du pays. Toutes les troupes itinérantes de l'époque y transitent pour jouer dans des salles de jeu de paume transformées définitivement en théâtre.  Le premier janvier 1644, de retour à Paris, Molière et ses compagnons ouvrent leur salle qu’ils appellent " Le jeu de paume des Métayers " - situé au bas de l’actuelle croisement entre la rue de Seine et la rue Mazarine. C’est là que pour la toute première fois Jean-Baptiste Poquelin va devenir " Molière " …   Malheureusement la troupe fait rapidement faillite et repart donc tourner en province, pendant 12 ans, avant de connaître enfin un retour triomphal dans la capitale.

Pourquoi Molière, comédien, décide-t-il de devenir auteur ?

 

A l’époque, une centaine de troupes de théâtre sillonnent les campagnes et les villes. Or, dans des villes comme Montpellier ou Lyon, les troupes itinérantes doivent se battre pour parvenir à s’attirer un public ; ce qui n’est pas une tâche facile dans la mesure où, n’ayant pas d’écrivain personnel attitré, les troupes de théâtre jouent toutes les mêmes pièces – celles de Corneille, de Rotrou, de Scudéry…etc. C’est donc, pour essayer de sortir du répertoire classique et tenter de se distinguer que Molière se met à écrire de courtes comédies en un acte comme " Les précieuses ridicules ".  Il lance alors un véritable effet de mode et l’on constate qu’à partir de ce moment beaucoup de directeur de " troupe de campagne " se mettent à écrire de courtes pièces sans grande valeur. Molière, qui s’inspire de la commedia dell’arte italienne, a quant à lui un vrai talent et ses courtes comédies connaissent très rapidement un vif succès. Encouragé par ses compagnons de troupe il se met ainsi à écrire de plus en plus et en 1655 il crée sa première pièce " L’étourdi ou les Contretemps " …

 

Pour en savoir plus sur les pièces de Molière, comme " Les précieuses ridicules ", " Sganarelle ou le Cocu imaginaire ", " L’école des femmes ", " Tartuffe ou l’Imposteur ", ou encore " Le Misanthrope " cliquez sur le podcast de l’émission " Entrez sans frapper ", juste ici :

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