Mémoires vives (9/13) : Le grand livre de la contrebande

Si vous regrettez de ne pas avoir assez questionné vos grands-parents, voici l’occasion de vous rattraper ! A travers une série de reportages, la RTBF vous propose de fouiller les greniers, d’ouvrir les vieux albums, d’explorer la mémoire des anciens à la recherche d’histoires du passé. Des histoires pourtant bien vivantes, racontées par celles et ceux qui sont encore parmi nous et ont pourtant vécu une époque qui semble déjà si lointaine. Quel que soit le thème (la vie de château, les lavoirs, les écoles ménagères, la contrebande, … ),  les reportages dessinent la silhouette de nos ancêtres et, au passage, permettent de mesurer le chemin parcouru. C’est l’occasion de graver notre mémoire collective, de creuser les sillons du 45 tours de notre tradition orale…

C’est une ligne de démarcation. Qu’elle soit route, trait blanc ou rivière, la frontière belgo-française a traversé toute la vie des habitants du Sud du pays. A Muno, elle passe par le jardin de René Hubert : " le talus est français, on a une partie sur la France et une partie sur la Belgique. " A Pussemange, elle séparait la famille de Vincent Guérin : " Mon grand-père avait le café en France, et à 40 mètres de là, mon père avait le commerce belge. Entre les deux, il y avait la douane. " De village en village, elle leur murmure des histoires, celles des contrebandiers de grand chemin : " C’est un Français qui venait chercher son tabac, raconte René Hubert, il enlevait sa jambe de bois, il la bourrait avec du tabac, il la remontait et il repartait à pied. "

Tabac, chocolat, porcelets…

C’est qu’à l’époque, la serpentante frontière n’est pas anodine. Selon qu’on habite d’un côté ou de l’autre, on est plus ou moins bien lotis, et, au début du siècle dernier, ce sont les Belges qui sont gagnants.A partir des années 1900, explique Yvon Barbazon, du village de Bohan, dans toute la vallée de la Semois ici, il y avait du tabac partout, dans tous les champs, parce que ça rapportait bien. Du côté français par contre, il n’y avait pas un seul pied de tabac car il n’y avait que l’Etat qui avait le droit de le cultiver. Donc, c’était intéressant pour les Français d’avoir du tabac belge meilleur marché que ce qu’on trouvait en France et c’était intéressant pour les Belges de vendre leur tabac. "

Or, on est encore loin de Schengen et de l’ouverture des frontières. En principe, il faut déclarer ce que l’on transporte, et payer des taxes douanières. On n’est pas très riches dans la région, alors on préfère éviter les bureaux de douanes. Sous le manteau, on fait passer du tabac mais aussi du café, du chocolat et finalement tout ce qui est bon à échanger. Pour échapper aux contrôles, tous les moyens sont bons. Chez les anciens, comme René Gontier, 84 ans, du village de Muno, les anecdotes ne manquent pas. Elles se mêlent et tissent la trame du grand livre de la contrebande : "  Il y a une dame qui venait de France avec un petit porcelet, elle le mettait dans un sac en toile de jute et, pour ne pas qu’il crie, elle lui mettait un petit morceau de savonnette dans la gueule. Il y avait une bonne heure de marche de Matton à chez moi. En échange, mes parents lui donnaient du tabac ou du café."

Tous les moyens sont bons

Le tabac,  cette femme le destinait à son mari, prisonnier en Allemagne, mais d’autres femmes jouent véritablement les mulets, pour le compte d’autrui. On les appelle les  " pacotilleuses ". " Je me rappelle que dans le magasin de mes parents, raconte Vincent Guérin, il y avait un petit local dans lequel les femmes allaient pour cacher dans leurs vêtements les articles pour passer la frontière. " Tapis dans la forêt, les yeux des douaniers voient aussi passer des animaux à toute berzingue : le tabac est attaché au cou de chiens qui retournent en courant chez leur propriétaire, de l’autre côté de la frontière. Quand ils arrivent à en capturer un, les douaniers lui coupent la patte droite... 

A Bohan, il reste encore aujourd’hui d’anciennes baraques, des maisons perdues dans les bois, juste à la frontière. A l’époque, les Belges y amènent leurs marchandises, de nuit, et les Français viennent les y chercher, à pied. Mais pour traverser la frontière, il y a aussi des moyens plus modernes, comme le tram qui passe par la France pendant 1 ou 2 km : il suffit alors de jeter les marchandises par la fenêtre.  

Le chat et la souris

Le plus âgé des anciens, Vincent Guérin, 94 ans, se rappelle avoir lui-même fraudé, pendant la guerre de 40, depuis son village de Pussemange. " A une époque, les Belges allaient en France avec 1 kg tabac et ils revenaient avec 50kg de blé. J’ai fait ça une fois, à travers bois. " Et il n’est pas tombé sur les douaniers. " On connaissait les heures de garde ", précise-t-il avec le sourire. On se joue donc des douaniers mais les relations restent cordiales.  Tout près de Muno, René Gontier s’en souvient, devant une petite maison blanche qui porte encore les lettres rouges du mot Douane, comme les stigmates d’une époque révolue. " Pendant la guerre, mes parents écoutaient la radio et parfois on frappait à la fenêtre et c’était 2 douaniers qui avaient une demi heure à prester à cet endroit et mes parents augmentaient le son pour eux. " D’ailleurs, selon Yvon Barbazon, les douaniers devaient changer de poste tous les 3 ans pour éviter de devenir trop proches de la population. 

Les autorités doivent pouvoir sévir, car certains contrebandiers deviennent de vrais trafiquants.Vincent Guérin, parle encore de l’un d’eux, des étoiles plein les yeux : " Ah, il y avait le fameux Papin. C’était un fraudeur professionnel, un bonhomme avec de grandes jambes. Il ne se faisait jamais prendre, il se débrouillait ! "Il y a aussi eu Victor Droguest, le roi des contrebandiers. Ce sont de petits héros locaux, les champions de ce qui est finalement devenu un sport. Avant le départ, les gens se photographient chargés de marchandises, tout sourire, à l’idée du bon tour qu’ils s’apprêtent à jouer, en sautant par dessus cette chère frontière.

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Réalisation, prise de son, montage : Daphné Van Ossel 

Montage et mixage : Nicolas Poloczek 

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles 

Merci à l’asbl Qualité-Village-Wallonie

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