Mémoires vives (5/13) : Les Mancini, la pierre dans le sang

Si vous regrettez de ne pas avoir assez questionné vos grands-parents, voici l’occasion de vous rattraper ! A travers une série de reportages, la RTBF vous propose de fouiller les greniers, d’ouvrir les vieux albums, d’explorer la mémoire des anciens à la recherche d’histoires du passé. Des histoires pourtant bien vivantes, racontées par celles et ceux qui sont encore parmi nous et ont pourtant vécu une époque qui semble déjà si lointaine. Quel que soit le thème (la vie de château, les lavoirs, les écoles ménagères, la contrebande, … ),  les reportages dessinent la silhouette de nos ancêtres et, au passage, permettent de mesurer le chemin parcouru. C’est l’occasion de graver notre mémoire collective, de creuser les sillons du 45 tours de notre tradition orale…

Immigrés italiens en Belgique, le père et le grand-père de Gianfranco Mancini ont trouvé la mort dans les carrières belges. Il y a, lui, laissé une jambe.  Le visage emprunt d'une nostalgie à la fois triste et heureuse, il redonne vie à un monde qui lui a beaucoup pris, et beaucoup donné : Dans la rue qui longeait la carrière, on entendait la musique des tailleurs de pierre : le martèlement des dalles, du ciselage, c’est vraiment comme un orchestre. Ils travaillaient en cadences : quand l’un donnait un coup, l’autre était en l’air, ils travaillaient en rythme !" Un peu de poésie pour décrire un monde âpre. Une voix mélodieuse qui sort d’un corps massif. Une force physique, et mentale, emprunte de sensibilité. Gianfranco Mancini, c’est tout cela à la fois. 

 

"Plus personne ne fait un métier si difficile à 14 ans!"

Il nous reçoit là où il a eu son accident de travail : une carrière de grès, à Poulseur, reprise aujourd’hui par son fils. C’est une sorte de clairière, au bout d’un chemin cahoteux,  avec une falaise nue, saignée par les Mancini, des moellons dans tous les sens et quelques abris pour travailler, qui rappellent les baraques de la carrière d’Anthisnes où Franco a commencé comme tailleur de pierre à 14 ans. " Avec le recul maintenant, quand je vois un gamin de 14 ans, ça me fait froid dans le dos parce que je me dis " mon Dieu, tu as commencé à cet âge-là ! " Aujourd’hui, plus personne ne fait un boulot aussi difficile à cet âge-là.  J’ai fait le dur parce que c’est moi qui avais voulu quitter l’école, mais on faisait des journées de 9h, c’était très long, c’était lourd comme travail. "  

Il va donc apprendre ce qui était déjà  le métier de son arrière-grand-père maternel, Pietro.En Italie, pendant la guerre, c’est Pietro et ses deux mains, qui subvenaient aux besoins de la famille. " C’était le grand-père de ma maman. Il était tailleur de pierre d’un très bon niveau, près de Carrare, dans le Nord. A ce moment-là, le seul travail qu’il y avait c’était de fabriquer les croix blanches pour les cimetières américains. Ma mère se demandait où allaient toutes ces croix, elle ne comprenait pas qu’il y ait eu autant de morts. 

Quand Fortunato, le père de la mère de Franco, revient d’Allemagne en Toscane,  après la guerre, il n’y a pas assez de travail.  En 1947, il décide donc d’immigrer en Belgique. Il y travaillera la pierre, lui aussi. Il pensait rester 3 ans, mais il finira par faire venir toute sa famille. La mère de Gianfranco arrive ici à 17 ans.  Elle y rencontrera Gianfranco Mancini, le père homonyme de Franco, qui travaille aussi dans les carrières. " Ils se sont connus très tôt. A 18 ans, elle est mariée : on ne se posait pas trop de questions à l’époque ! Mais ce sera de courte durée. Elle a eu ma sœur à 19 ans, et à 20 ans elle était veuve, avec moi en route. Mon père a eu un accident de carrière à 2km d’ici, voilà. " Peu de temps après, la carrière engloutit aussi la vie du grand-père de Gianfranco. " Je n’ai jamais fait le compte du nombre d’accidents mortels qu’il y a eu mais il y en a eu d’autres. C’était un métier dangereux. A partir du moment où vous manipulez des pierres qui pèsent plusieurs tonnes, c’est clair que s’il y en a une qui bascule ou s’il y a un éboulement comme moi j’ai eu… c’est comme ça. "

"A l'époque, on payait sa place à l'église"

Malgré ces drames, Franco prendra donc aussi le chemin de la carrière en 1966, à 14 ans. Malgré ces drames, c’est avec le sourire qu’il évoque ce monde à part, où il devient tailleur de pierre. " Je me souviens, on faisait la file pour aller chercher la quinzaine. C’était la paie, 2 fois par mois, en liquide. Les chèques, les comptes en banque, on ne connaissait pas. Tout le monde parlait en wallon. Même les Italiens. Ca a peut-être retardé leur apprentissage du français. Cesare, encore aujourd’hui quand je le vois, il me parle en wallon. "

A l’époque, la religion catholique est omniprésente dans les villagesFranco fait aussi l’apprentissage de la vie à l’église. La hiérarchie sociale y est encore bien marquée. " A l’époque, on payait sa place à l’église ! Les nobles avaient leurs bancs réservés. Et derrière, debout, il y avait tous ceux qui n’avaient pas les moyens d’acheter une chaise. " Le soir, pour se loger, Franco n’a jamais connu les baraquements mais ce n’est pas le grand luxe non plus. Il n’a pas eu de salle de bain avant ses 23 ans, quand il  était déjà mari et père, dans les années 70. 

Franco sera tailleur pendant plus de 20 ans. Il confectionne notamment les pavés du Sart-Tilman, qu’il redécouvre quand sa fille entre à l’université. En 92, il perd sa jambe, dans la carrière de grès où il est alors patron. A nouveau, ça n’arrête pas les Mancini : son fils prend sa succession. Franco, lui, ne peut plus continuer comme avant : " Maintenant, je suis devenu sculpteur avec une idée en tête quand même, c’était d’arriver à continuer à travailler la pierre, mais en sculpture. "Comme son fils, comme son père, comme son grand-père, comme son arrière-grand-père, il a la pierre dans le sang. Le contact avec la matière peut être fatal mais il est aussi vital.

Une idée, une histoire à raconter ? Ecrivez-nous à dava@rtbf.be

Réalisation, prise de son, montage : Daphné Van Ossel 

Montage et mixage : Nicolas Poloczek 

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles 

Merci à l’asbl Qualité-Village-Wallonie

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