Mémoires vives (4/13) : Lucy dans un monde d'hommes

Si vous regrettez de ne pas avoir assez questionné vos grands-parents, voici l’occasion de vous rattraper ! A travers une série de reportages, la RTBF vous propose de fouiller les greniers, d’ouvrir les vieux albums, d’explorer la mémoire des anciens à la recherche d’histoires du passé. Des histoires pourtant bien vivantes, racontées par celles et ceux qui sont encore parmi nous et ont pourtant vécu une époque qui semble déjà si lointaine. Quel que soit le thème (la vie de château, les lavoirs, les écoles ménagères, la contrebande, … ),  les reportages dessinent la silhouette de nos ancêtres et, au passage, permettent de mesurer le chemin parcouru. C’est l’occasion de graver notre mémoire collective, de creuser les sillons du 45 tours de notre tradition orale…

Lucy Deblon Marquet, 86 ans, a multiplié les vies. Mariée à un agriculteur, elle a eu 4 enfants. Il y avait de quoi faire à la maison, mais elle a tracé sa route à elle : organiste, elle fut aussi infirmière, et échevine. A travers tout son parcours, Lucy s’est battue pour la cause des femmes, en s’imposant dans des mondes d’hommes. Presque sans le vouloir, par la force de son caractère. 

Il ne manque plus que le thé et les biscuits. Lucy Deblon Marquet se sent ici chez elle. C’est son église. Celle de Tiège, près de Verviers. Elle y exerce sa première passion depuis des dizaines d’années : l’orgue. Bach s’élève jusqu’aux voûtes. Ca l’a prise très jeune, c’était physique, presque vital : "  Quand j’étais petite, à l’église, il y avait des soubassements recouverts de bois. Je me souviens, j’appuyais mon dos contre ces lambris sculptés pour sentir les vibrations de l’orgue. C’était déjà en moi. " Elle va donc apprendre l’orgue au conservatoire, mais à l’époque, ce clavier-là ne sied pas particulièrement aux jeunes filles… Elle est la première femme à fréquenter ce cours : " On ne pouvait pas aller jouer sur les orgues des églises.  En général, il se trouvait à l’étage, dans la tribune et l’accès en était interdit aux femmes. Je me souviens encore d’un panneau placé à l’entrée du jubé  "interdit aux femmes". " 

Pionnière de l’accouchement sans douleur

C’est la fin des années 40. Lucy bravera quelques fois l’interdit pour répéter malgré tout, et elle jouera finalement toute sa vie. Organiste dans la même église pendant 63 ans, elle accompagnera plus de 3000 messes, tout en étant mère de 4 enfants, et en travaillant. A 20 ans, quand elle termine le conservatoire, son père lui demande d’apprendre un vrai métier.  Lucy choisit celui d’infirmière. Elle étudie, en internat, à Verviers. " A l’hôpital, tous les chefs de service étaient des religieuses. Il commençait tout doucement à y avoir des infirmières laïques mais on attendait encore de nous qu’on soit célibataires, au service de tous. "

En 1954, après 3 ans d’étude, elle part à Bruxelles pour une formation d’accoucheuse et d’emblée quelque chose la frappe : " Je me souvenais de mon stage à la maternité de Verviers où j’entendais les femmes crier. A Bruxelles, elles ne criaient pas. Or, les femmes ne sont pas faites autrement à Bruxelles qu’à Verviers ! J’ai compris ensuite : tout le personnel était formé à l’accouchement sans douleur. " Elle-même va suivre la formation, avec le fameux Docteur Willy Peers, figure de la lutte pour la dépénalisation de l’avortement en Belgique. Lucy ne sera pas de ce combat-là. Par contre, de retour à Verviers comme chef de service de la maternité, elle contribuera à la diffusion de l’accouchement sans douleur. Les médecins, tous des hommes, la laisseront faire avec un certain scepticisme. " La méthode est simple, précise-t-elle. On prépare les femmes à leur accouchement, en leur apprenant à se fixer sur un point, à se concentrer sur des exercices de relaxation et de respiration – la fameuse respiration du petit chien. On l’aide aussi à déconstruire ses peurs pour éviter qu’elle ne se crispe, ce qui augmenterait la douleur. " Le père est aussi davantage impliqué. Sourire aux lèvres, Lucy se souvient : " Ils tombaient des nues à l’époque. Ils n’étaient pas très rassurés. Quand on leur montrait la salle d’accouchement, ils voyaient une salle de torture, il y en a qui pâlissaient un peu … " Au-delà de l’anecdote, pour Lucy, l’accouchement sans douleur a permis aux femmes de redevenir maîtres de leur accouchement, de ne plus le subir. Elle en décèle aujourd’hui les traces dans d’autres méthodes proposées aux femmes enceintes, comme l’haptonomie ou la sophrologie. 

Aiguiser ses seringues

Après avoir accompagné des centaines de femmes dans leur accouchement, Lucy Deblon Marquet finit par rencontrer l’amour, et par donner la vie, elle aussi. Elle quitte alors la maternité, mais n’arrête pas sa course pour autant. Elle devient infirmière à domicile et travaille comme une folle, dans les conditions qui sont celles des années 60. 

Le matériel, je devais le stériliser à la maison, dans une casserole. Il fallait vider les aiguilles, s’assurer qu’il n’y avait plus de pénicilline dedans, et comme elles passaient d’un patient à l’autre, il fallait les aiguiser, avec une petite pierre. " Quand quelqu’un mourait, Lucy était appelée pour la toilette et l’ensevelissement : " Maintenant, il y a des services spécialisés qui font ça, ce sont des choses qu’on ne voit plus ". 

"Retourne à tes casseroles"

Si proche des gens, Lucy Deblon Marquet est connue, et appréciée dans sa région. Viendra alors une proposition qui la surprend : se présenter aux élections communales de 1970. Elle finit par accepter. Son tract de l’époque, adressé aux femmes, résume bien sa motivation (cfr photo).

Elle est élue, devient conseillère communale et, comme pour l’orgue 20 ans auparavant, elle entre à nouveau dans un monde d’hommes. " On me l’a dit crûment :" qu’est-ce que tu vas venir foutre ici ? Les femmes, ça doit s’occuper des casseroles et des enfants ! " " Quand on lui demande ce qu’elle pense avoir apporté, en tant que femme politique, elle répond d’emblée : " L’envie à d’autres d’y venir, je pense. Mais je sais que c’est pénible pour les femmes, que c’est très dur parfois. " Elle comprend les femmes politiques d’aujourd’hui qui décident de quitter ce monde-là. Elle y est finalement restée pendant 30 ans. Elle quitte l’échevinat en 2000. Elle avait alors déjà mis fin à sa carrière d’infirmière. Mais la musique, elle, ne l’a pas quittée. Bach résonne toujours sous les voûtes de son église, comme de son salon. 

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Réalisation, prise de son, montage : Daphné Van Ossel 

Montage et mixage : Nicolas Poloczek 

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles 

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