Mémoires vives (2/13) : Le lit de camp de l'Australien

Si vous regrettez de ne pas avoir assez questionné vos grands-parents, voici l’occasion de vous rattraper ! A travers une série de reportages, la RTBF vous propose de fouiller les greniers, d’ouvrir les vieux albums, d’explorer la mémoire des anciens à la recherche d’histoires du passé. Des histoires pourtant bien vivantes, racontées par celles et ceux qui sont encore parmi nous et ont pourtant vécu une époque qui semble déjà si lointaine. Quel que soit le thème (la vie de château, les lavoirs, les écoles ménagères, la contrebande, … ),  les reportages dessinent la silhouette de nos ancêtres et, au passage, permettent de mesurer le chemin parcouru. C’est l’occasion de graver notre mémoire collective, de creuser les sillons du 45 tours de notre tradition orale…

Un deux-pièces dans un immeuble à appartements, le long de la nationale, à Mont-sur-Marchienne. Claire Dujardin s’affaire dans sa chambre. Le placard n’est pas bien grand. Elle en sort pourtant, comme d’une boîte à surprises, un imposant lit de camp. Une sorte de treillis rétractable sert de pied, et une toile bien solide fait office de matelas. Claire caresse le tissu : " J’aime bien sentir cette toile, ça me permet de me transposer 100 ans en arrière ".  Elle connaît cet objet depuis toujours. Elle se souvient très précisément avoir entendu, à 3 ans à peine, sa grand-mère demander à son grand-père : " Où est le lit de camp de l’Australien ? " Cette phrase résonne longtemps en elle, et Claire a fait des études d’histoire, mais, sans savoir pourquoi, elle a attendu le décès de sa grand-mère en 1998 avant de se pencher plus avant sur ce fameux lit de camp. 

Un lit de camp, deux cartes postales et une photo

Le lit de fortune existe alors toujours, logé dans un grenier. Elle s’en saisit, comme d’une précieuse pièce d’héritage. Sur la toile, elle trouve bien quelques taches mais aucun indice. Sa mère, en triant les papiers, va par contre trouver une photo et deux cartes postales." La première carte, nous montre Claire, est datée du 12 avril 1919, à Codford Camp, et adressée à ma grand-mère qui porte le même prénom que moi. On peut y lire, en français dans le texte : Mademoiselle Claire, Comment allez-vous ? Je pense partir pour l’Australie dans 15 jours. Ernest Malivel. La deuxième est envoyée de Cape Town le 4 juin 1919. " Et puis, il y a cette photo. " On y voit ma grand-mère, avec sa sœur. Elle porte le great coat, le manteau d’hiver des soldats australiens, et le fameux " slouch hat ", le chapeau de brousse au bord relevé. "

A ce moment-là, tout ce que Claire sait, c’est que ses arrière-grands-parents, les Gheur, ont accueilli 2 soldats australiens chez eux, à Marchienne-au-Pont, peu après l’armistice de la première guerre mondiale. En s’adressant à l’ambassade d’Australie, elle va découvrir qu’Ernest, le soldat australien, est né en France, à Jugon-les-Lacs, en Bretagne. " Imaginez mon émotion : ma grand-mère  et ses sœurs sont aussi nées en Bretagne ! " Claire est persuadée que ce point commun a dû les rapprocher. Elle ne sait pas ce qui a poussé Ernest à quitter la France, en 1902,  pour aller s’installer à l’autre bout du monde, en Australie, mais le dossier militaire lui apporte d’autres éléments : Ernest arrive en France avec l’armée australienne, en 1916.  Il est enrôlé comme chauffeur et se rend sur le front occidental." Il fait la bataille de la Somme, la bataille de Passchendaele etc, et il arrive en Belgique après l’armistice. En fait, les soldats australiens restent cantonnés dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, derrière les troupes britanniques, au cas où les Allemands n’évacueraient pas le pays comme prévu. La division d’Ernest Malivel  arrive à Marchienne-au-Pont le 20 décembre. Les Australiens sont accueillis en vainqueurs par la population. Certains logent même chez l’habitant. " Ernest loge chez mes arrière-grands-parents, poursuit Claire.Vu qu’il est breton comme eux, j’imagine qu’au coin du feu, il y a eu pas mal de discussions. J’ai lu beaucoup de témoignages de soldats australiens qui disent que ces Belges, qui avaient pourtant souffert pendant 4 ans de guerre, leur ont donné le meilleur en termes de lit, de nourriture, d’accueil. "

Les Australiens, en fanfare à Charleroi

Mais ces soldats ne vont pas se contenter de soirées au coin du feu. Les beaux Australiens aiment la fête et ils vont embraser la ville. Très vite, ils vont organiser leur Noël, le 25 décembre, et puis suivront de nombreux bals, et des concerts. " Petit détail pour les bals : seules les jeunes fillesaccompagnées de chaperons, étaient autorisées. Les hommes n’étaient pas invités, sauf l’édilité locale  évidemment. " 

Sous les notes, dans le noir, les corps se cherchent, affamés par la guerre. A ces bals mais aussi un peu plus loin, avec les prostituées de la ville. Les lumières de la fête ont aussi leurs ténèbres : les cas de maladies vénériennes ne sont pas rares. Pour les prévenir, les autorités australiennes installent des dispensaires, les " Blue Light depots ", visibles de jour comme de nuit grâce à leurs lumières bleues. Les soldats peuvent venir s'y désinfecter après une relation à risque. 

Mais il y a évidemment aussi de belles histoires, d’amour et de mariages. A travers ses recherches sur Ernest, Claire a par exemple rencontré  Betty Hannoteaux. C’est la petite-fille de Edward Penhurst Phillips, un soldat australienIl a fait plusieurs batailles en France, et puis, en 1918, à Thuin,  il a rencontré Gabrielle Hubert, la grand-mère de Betty. Ils se sont mariés et Edward n’est plus jamais retourné en Australie. Claire a recensé une cinquantaine de mariages comme celui-là, dans l’Entre-Sambre-et-Meuse. Elle est même devenue une sorte de spécialiste de la question, régulièrement contactée par des familles belges, françaises et australiennes à la recherche de leurs ancêtres. Mais qu’en est-il alors de sa grand-mère, Claire Gheur, et d’Ernest Malivel, avec son lit de camp et ses cartes postales, lui qui est resté trois mois dans sa famille ? 

Une relation ? : des indices, pas de preuves

En 1919, elle a 18 ans, et sa sœur en a 16. Vous pouvez imaginer, des filles de cet âge-là, avec de jolis soldats en uniforme, auréolés de gloire… Ils faisaient tourner les têtes et j’imagine que ma grand-mère n’était pas insensible... Mais je n’ai pas beaucoup d’indices sur la nature de leur relation. Ce que je sais c‘est que ma grand-mère connaissait déjà celui qui deviendra mon grand-père. Mais je sais aussi, par ma mère et par ma grand-mère, qui ne s’en cachait pas, qu’elle a dû avorter. Donc, à partir de là, tout est permis… "  Claire constate que les autres proches de soldats australiens ont reçu en héritage des insignes, de petits nécessaires à coudre, des objets relativement modestes. " Moi, je me retrouve avec un lit de camp et ça je ne le comprends pas, normalement ils devaient être rendus à l’armée. " Sa grand-mère a déménagé à plusieurs reprises. Le lit de camp a toujours suivi, elle n’a jamais voulu s’en séparer. 

Le mystère restera mais Claire a pu élucider d’autres énigmes. Grâce aux cartes postales, elle peut dater le retour d’Ernest en Australie, en mai 1919. En cherchant encore, elle apprend qu’il s’y est marié, qu’il a eu une fille et qu’il est mort en 48. Par petites touches, les contours du portrait se précisent mais le visage est encore flou. Alors, en 2004, elle publie une annonce dans différents journaux australiens, pour essayer de retrouver ses descendants. " 4 ans plus tard, imaginez-vous, je suis contactée par e-mail par une Australienne. Elle dit être l’arrière-petite-fille d’Ernest Malivel. J’ai pleuré de joie. " Amber B.A. vient de commencer des recherches généalogiques. C’est ainsi qu’elle est tombée sur l’annonce de Claire. Elle ne connaissait pas le passé militaire de son arrière-grand-père, Claire lui envoie donc toutes ses précieuses informations. En retour, Claire apprend qu’après la guerre Ernest est devenu chauffeur de taxi à Sydney puis délégué commercial et professeur de français. Et, surtout, Claire reçoit une photo. Enfin, après 10 ans de recherches, et près d’un siècle après le séjour d’Ernest en Belgique, elle peut mettre un visage sur l’auteur de ces cartes postales, et le propriétaire du fameux lit de camp. 

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Réalisation, prise de son, montage : Daphné Van Ossel 

Montage et mixage : Nicolas Poloczek 

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles 

 

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