Mémoires vives (11/13) : Soldats volontaires en Corée

Si vous regrettez de ne pas avoir assez questionné vos grands-parents, voici l’occasion de vous rattraper ! A travers une série de reportages, la RTBF vous propose de fouiller les greniers, d’ouvrir les vieux albums, d’explorer la mémoire des anciens à la recherche d’histoires du passé. Des histoires pourtant bien vivantes, racontées par celles et ceux qui sont encore parmi nous et ont pourtant vécu une époque qui semble déjà si lointaine. Quel que soit le thème (la vie de château, les lavoirs, les écoles ménagères, la contrebande, … ),  les reportages dessinent la silhouette de nos ancêtres et, au passage, permettent de mesurer le chemin parcouru. C’est l’occasion de graver notre mémoire collective, de creuser les sillons du 45 tours de notre tradition orale…

Tous les mois, ils se retrouvent à la caserne de Mons. Devant leur monument " Aux combattants belges des Nations Unies Corée 1950-1955 ", puis à la cafétaria. Ils sont de moins en moins nombreux. Jacques Libert, Edmond Cordier, Florent Vermeulen font partie des fidèles. Aujourd’hui, ils ont plus de 80 ans. A l’époque de la Guerre de Corée, ils en avaient à peine 18 ou 19, mais tous les mois, le goût amer du café continuent de se mêler à celui des souvenirs. Edmond et Florent évoquent le sort d’un compagnon retrouvé mort, une pelle à la main. " C’était une belle pagaille, raconte Florent. L’inconvénient du tourisme coréen ! 

L’ironie camoufle l’émotion encore bloquée dans la gorge, 70 ans après. Et dire qu’ils étaient volontaires, qu’ils ont choisi d’aller se battre sur le front coréen. La Belgique n’a pas officiellement déclaré la guerre à la Corée du Nord, elle ne peut donc normalement pas y envoyer de soldats, à moins qu’ils ne se portent volontaires. En 1950, le gouvernement lance donc un appel. Ils sont plus de 3.000 à se présenter. Florent Vermeulen partira en 51, attiré notamment par le goût de l’aventure. Lui qui était trop jeune pour participer à la guerre de 40 peut agir, cette fois-ci. Il veut aussi soutenir les Américains et combattre les rouges : " L’anticommunisme, oui. C’était plus simple à l’époque, il y avait les bons d’un côté et les mauvais de l’autres. Notez qu’en face ils disaient la même chose. "

La Guerre de Corée, c’est le point chaud de la guerre froide. Après la guerre de 40, le pays est partagé entre les deux blocs. Le rideau de fer court là aussi, le long du 38 e parallèle. Mais, là, en 50, la guerre finit par éclater. La Corée du nord est soutenue par les russes et les chinois. La Corée du Sud par les américains et l’ONU. C’est donc sous l’égide de l’ONU que les Belges débarquent en Corée. Nos jeunes soldats ne sont jamais sortis d’Europe, et, contrairement à aujourd’hui, ils n’ont pas non plus voyagé à travers les écrans. Ils plongent donc brutalement dans un tout autre monde. "  Je me suis demandé ce que je foutais là, raconte Jacques Libert. C’était la misère, tout était détruit. Les gosses étaient en lambeaux, ils traînaient sur la route, ciraient les chaussures des gens, ou nous rabattaient pour aller voir les filles…". Le décor est si différent : un paysage montagneux, couvert de rizières, avec peu de routes. Les soldats doivent tout transporter à dos d’hommes. Le climat est rude : " Quand je suis arrivé, c’était la mousson. Tout était trempé, les tranchées s’étaient écroulées. Je me suis réveillé dans un bunker avec de l’eau jusqu’au torse, mon fusil entre les jambes. L’hiver, la température pouvait descendre jusqu’à moins trente, et on dormait dans des tentes ! "

La guerre de Corée se transforme vite en une guerre de tranchées, un face à face entre deux forces campées sur leur ligne, séparées par un champ de mines et de barbelés. Les soldats dorment peu. Pour éviter les attaques aériennes, l’ennemi ne sort que la nuit.  " Les Chinois et les Coréens connaissaient beaucoup mieux ce type d’environnement, ils marchaient sans bruit, nous on n’en était pas capables. " Florent se souvient des Chinois qui, plutôt que d’être faits prisonniers, préféraient se faire exploser à l’aide d’une grenade. Un ennemi fanatique, effrayant pour le jeune soldat qu’était Jacques Libert : " Je n’étais pas fier quand j’étais seul la nuit sur un piton pour surveiller la zone. D’après les anciens, ils venaient vous tuer sur place et vous n’entendiez rien du tout. Ils rampaient et voilà. On est contents de voir le jour se lever. 

Edmond Cordier a du mal à évoquer les tranchées, les bunkers, les tours de garde, les patrouilles pour chercher le " contact " avec l’ennemi. En nous montrant une photo, la gorge nouée, il parle du Sergent Deckers, un de ses hommes qui n’est pas revenu. " On était partis en patrouille, je pense qu’il a été tué par notre propre position. Je lui ai filé sa piqûre de morphine mais ça n’a servi à rien. " En tout, une centaine de Belges mourront au combat. En 53, c’est le cessez-le-feu mais pas la paix. Jacques Libert a connu cette période : " On était toujours obligés de s’entraîner parce qu’à tout moment ça pouvait péter. Quand nous sommes partis, en 55, on a laissé des ruines derrière nous. Je ne sais pas combien d‘années il leur a fallu pour sortir de cette misère. "

Ils étaient volontaires, volontaires pour partir faire cette guerre qui n’a jamais vraiment fini. Alors est-ce qu’avec le recul, les années, les difficultés, et l’état de la Corée aujourd’hui, toujours officiellement en guerre, toujours séparée en 2, ils ne regrettent pas, quelque part, cet engagement. " Non, répond Edmond, quand je partirai je voudrais qu’on joue Non rien, de rien, je ne regrette rien. D’Edith, oui. " C’est qu’il y a aussi les bons souvenirs. Comme les permissions à Tokyo ou à Séoul, les concerts des vedettes américaines, et surtout les liens forts tissés là-bas. Ils n’ont jamais retrouvé, dans la vie courante, la solidarité et la profondeur d’amitié qu’ils ont connues en Corée. 

Une idée, une histoire à raconter ? Ecrivez-nous à dava@rtbf.be

Réalisation, prise de son, montage : Daphné Van Ossel 

Montage et mixage : Nicolas Poloczek 

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK