Mémoires vives (10/13) : Le sanatorium, entre la caserne et le couvent

Si vous regrettez de ne pas avoir assez questionné vos grands-parents, voici l’occasion de vous rattraper ! A travers une série de reportages, la RTBF vous propose de fouiller les greniers, d’ouvrir les vieux albums, d’explorer la mémoire des anciens à la recherche d’histoires du passé. Des histoires pourtant bien vivantes, racontées par celles et ceux qui sont encore parmi nous et ont pourtant vécu une époque qui semble déjà si lointaine. Quel que soit le thème (la vie de château, les lavoirs, les écoles ménagères, la contrebande, … ),  les reportages dessinent la silhouette de nos ancêtres et, au passage, permettent de mesurer le chemin parcouru. C’est l’occasion de graver notre mémoire collective, de creuser les sillons du 45 tours de notre tradition orale…

Le sanatorium de Borgoumont est aujourd’hui à l’abandon, il a perdu son lustre d’antan mais pas sa grandeur. Avec ses 3.500 m2, il en impose. Tout en longueur, incurvé, en pierre de grès, il a aussi gardé une certaine élégance. Liliane Frenay est née au sanatorium, en 1946, quand on y soignait encore la tuberculose. A l’époque, son père est directeur. Il vit sur place avec toute sa famille : “Je suis née ici, dans la partie habitation, à l’une des extrémités du bâtiment. On ne pouvait pas aller dans la partie sanatorium. Il y avait une barrière qu’on ne pouvait absolument pas traverser sous peine d’être en contact avec les malades. C’était trop contagieux.” La tuberculose est effectivement très contagieuse. Elle attaque principalement les poumons. Elle provoque de la toux et des expectorations, et elle se transmet par voie aérienne via une bactérie, le bacille de Koch. La promiscuité favorise donc sa propagation. Les patients viennent d’ailleurs souvent de la classe ouvrière. 

Jean Marc de Brito a travaillé au laboratoire du sanatorium pendant près de 40 ans. Il connaît son histoire par coeur : “Les patients étaient envoyés par les dispensaires qui faisaient du repérage. C’était la première étape de la chasse au tuberculeux. Ils étaient contagieux et, sans traitement, c’était la mort assurée!” A l’époque de la fondation du sanatorium, en 1903, la tuberculose, est un véritable fléau. Il n’existe pas encore d’antibiotique ni de vaccin adéquat.  Il faut isoler les patients du reste de la population, et le traitement se résume à une cure de repos, de soleil et d’air pur. Le bâtiment est d’ailleurs conçu pour ça : orienté plein sud, posé à une altitude d’environ 350 mètres et arqué pour laisser circuler le vent. “La longue galerie du rez-de-chaussée était une galerie ouverte. Les patients venaient s’y allonger sur des chaises longues, été comme hiver.”  Les patients restent couchés 6 à 7h par jour, pendant plusieurs mois. Les horaires sont stricts. Le règlement des débuts l’est aussi, en voici un extrait : “Les chants, les cris, les rires bruyants, qui troublent le repos général sont interdits, les conversations même doivent être très modérées, la parole provoquant la toux. Pendant la cure de l’après-dîner et du soir le silence est de rigueur.”  “C’était entre la caserne et le couvent”, ironise Jean Marc de Brito.

La discipline est aussi destinée à éviter la propagation de la maladie : il y toute une série de règles relatives à l’hygiène. Les patients doivent surtout s’astreindre à tousser dans un mouchoir et cracher dans un crachoir, pour éviter de répandre leurs bactéries. “ Les malades devaient toujours avoir un crachoir en poche. Ils étaient collectés tous les matins et passés dans une machine infernale pour les désinfecter.”

Les meubles sont fixés au mur, ils n’ont pas de pieds pour pouvoir nettoyer plus facilement, leur paroi supérieure est inclinée pour éviter les amas de poussière. Tout est calculé. Rien dans l’architecture n’est laissé au hasard.  Les fondateurs se sont d’ailleurs inspirés de l’Allemagne et de ses nombreux sanatoriums pour créer ici le must. “Le clocher n’est pas une simple garniture, précise Jean Marc de Brito. A l’intérieur, il y avait en fait une sorte d’énorme ventilateur qui ventilait toutes les chambres.”

Ce cadre militaire, ou monacal, laisse tout de même la place à quelques divertissements. Il y a une salle de spectacle, et le livre d’or du sanatorium porte les traces du passage de Jacques Brel ou de Line Renaud, dans les années 50. 

En dehors de ces concerts, pour tuer l’ennui, beaucoup de patients correspondent avec leurs proches. De nombreuses cartes postales en témoignent.

Voici, à travers cette carte postale, un autre aspect de la cure : la suralimentation. Les malades bénéficient de 5 repas par jour. La tuberculose fait maigrir, il s’agit donc de prendre du poids. L’équipe médicale surveille évidemment les malades de près. Dans son laboratoire, Jean Marc de Brito analyse les prélèvements : " En général, ce sont les infirmières qui faisaient les prélèvements. Elles leur faisaient avaler un espèce de grand spaghetti en caoutchouc qui descendait jusque dans leur estomac et avec une seringue elles aspiraient le liquide. Mais le plus souvent les expectorations de leur crachoir suffisaient.” Jean Marc de Brito n’a jamais été contaminé. Tout le staff devait passer une visite médicale une fois par an, et subir les examens nécessaires au premier signe d’infection. 

Mais la médecine avait  déjà évolué. Le tout premier antibiotique était apparu en 44 et il existait aussi un vaccin, même s’il n’offre toujours qu’une protection limitée. Dans un premier temps, cure, antibiotiques et chirurgie thoracique se combinent encore pour soigner les tuberculeux. Mais dans les années 70, les sanatoriums ferment peu à peu leurs portes. Celui de Borgoumont deviendra un institut provincial médical. Puis un centre de revalidation. Aujourd’hui, ce mastodonte se cherche une autre destinée. 

Une idée, une histoire à raconter ? Ecrivez-nous à dava@rtbf.be

Réalisation, prise de son, montage : Daphné Van Ossel 

Montage et mixage : Nicolas Poloczek 

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles 

Merci à l’asbl Qualité-Village-Wallonie, et tout spécialement à Marie de Selliers

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