Matin Première : Fukushima, un an après

Japon
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Matin Première était, il y a un an, au Japon, pour tenter de comprendre la crise nucléaire de Fukushima. Marc Molitor est retourné sur place aujourd'hui pour savoir comment la situation a évolué. Nous retrouvons également notre correspondant Frédéric Charles en direct de Tokyo.

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-Georges Lauwerijs : Et notre invité, ce matin, va nous replonger dans un scénario catastrophe, c’était il y a quasiment un an. Bertrand Henne, avant de retrouver Frédéric Charles, voici le souvenir de ses premiers propos, c’était le 11 mars dernier, on écoute.

 

-Extrait : Je vis au Japon depuis 29 ans, je n’ai jamais subi un tel séisme. On n’a jamais vu ça avant et la secousse est survenue de façon verticale d’abord, et ça c’est dangereux. On a l’impression que l’immeuble sort de terre. Et ensuite, l’immeuble s’est mis à tanguer avec un déplacement latéral, je ne sais pas, peut-être d’un mètre et plus. On avait l’impression que l’immeuble allait s’appuyer sur un autre gratte-ciel proche du nôtre qui est à un jet de pierre ou presque du palais impérial à Tokyo. Et ce qui est frappant de constater, c’est que les Japonais ne cèdent pas à la panique, il y a une grande dignité. Mais l’onde de choc traverse votre corps et il y a une fatigue nerveuse assez importante qui s’installe.

 

-G.L. : Voilà les premiers mots, à l’aube du 11 mars, qui allaient nous donner toute la dimension de cette catastrophe. Frédéric Charles qu’on va à présent retrouver en direct, Bertrand.

 

-BH : Oui, depuis Tokyo. Bonjour, Frédéric Charles.

 

-FC : Bonjour.

 

-BH : C’était donc l’un des premiers témoignages de la catastrophe que nous ayons reçu, le vôtre, et l’on comprend à votre voix, on l’entend, que ce séisme a été évidemment particulièrement violent. Vous dites que ça fait 29 ans que vous étiez au Japon et que vous n’aviez jamais vécu cela. Est-ce que vous avez compris, à ce moment-là, Frédéric Charles, que les conséquences allaient être aussi graves et aussi désastreuses ?

 

-FC : Non, parce que le tsunami, la vague noire géante, ne s’est mis à balayer 700-800 kilomètres de côtes du nord-est du Japon que 45 minutes plus tard. Et les infrastructures dans le nord-est du Japon, à l’endroit même le plus proche de l’épicentre, comme la ville d’Ishinomaki, les maisons, les habitations avaient résisté au choc. Et certaines personnes qui travaillaient peut-être à 10 minutes de voiture de leur maison située sur la côté même, à quelques centaines de mètres de la mer, avaient pris leur voiture pour venir s’assurer que leur famille était toujours vivante, leur maison toujours en place, et c’est ce qui s’était passé. Ils étaient repartis à leur travail et, quelques minutes plus tard, la vague noire se répandait jusqu’à 10 kilomètres à l’intérieur des terres et emportait tout ce qui se trouvait devant soi.

 

-BH : Oui, ça s’est passé donc en deux temps. On suppose, bien évidemment, que ce moment vous a personnellement marqué mais, plus généralement, est-ce qu’il occupe encore aujourd’hui l’esprit des Japonais ? Est-ce qu’il y a une forme de traumatisme qui reste ou est-ce que les Japonais ont tourné la page du 11 mars ?

 

-FC : Les Japonais que l’on rencontre dans les survivants du tsunami, les réfugiés du nucléaire que l’on rencontre dans le Toroku, le nord-est du Japon, ils vous disent deux choses : « on essaye de récupérer nos vies », d’une part ; et puis, ensuite, ils vous disent « le plus dur, c’est de reconstruire son cœur, c’est essayer d’oublier que vous avez perdu un père, une mère, des enfants, c’est essayer d’oublier le choc aussi de se retrouver sans rien, sans avenir, sans aucune perspective d’avenir, c’est aussi le choc de comprendre que ce qui s’est passé il y a un an restera avec vous jusqu’au bout de votre vie ».

 

-BH : Quelle place les autorités japonaises et, derrière, la population, peut-être les médias aussi, vont faire à cette commémoration du 11 mars, Frédéric Charles ? Est-ce qu’on s’attend à un week-end où les commémorations vont prendre toute la place médiatique, tout l’espace finalement au Japon ou est-ce qu’on va essayer un petit peu d’oublier tout ça ?

 

-FC : Non, non, les autorités ne vont pas manquer de ne parler que de cela pendant tout le week-end. Mais les survivants, eux, se sentiront mieux lundi ou mardi, une fois que tout sera terminé, parce qu’ils sont fâchés, ils se sentent abandonnés du reste du Japon, d’un Japon qui prétend pratiquer les vertus de l’harmonie, de la solidarité, un Japon qui se veut égalitaire. Aujourd’hui, on voit qu’il y a deux mondes : il y a le monde de Tokyo avec ses petits soucis matériels quotidiens et puis, à l’extérieur de Tokyo, jusque dans le nord, vous avez des gens qui vivent dans des zones qui ressemblent à Hiroshima ou Nagasaki après les bombardements atomiques. Les débris ont été nettoyés, retirés et vous avez des montagnes de débris. On les a séparés, on a mis d’un côté le verre, d’un autre côté l’acier, d’un autre côté le bois. Certains débris sont toxiques, donc le nombre de maladies pulmonaires a fortement augmenté dans ces régions. D’autres débris sont radioactifs et personne n’en veut. Et dans ces zones sinistrées, il n’y a aucun système d’incinérateur permettant de traiter l’équivalent de 100 ans, un siècle, de débris provoqués par ce tsunami.

 

-BH : Vous voulez dire que, dans le sud du Japon, Tokyo et puis le reste de l’archipel ne se montrent pas suffisamment solidaires du nord ? En tout cas, c’est ce qu’on ressent dans la zone touchée directement par le tsunami. Il n’y a pas de solidarité nationale ou pas assez ?

 

-FC : Non. Même la Croix-Rouge japonaise, qui est pourtant proche de l’Etat et de la toute puissante bureaucratie, le reconnait elle-même : rien ne s’est fait, ou très peu, depuis un an, sauf à déblayer les débris. Il n’y a toujours aucun plan de reconstruction du nord-est. Les villes, les villages, les préfectures ne s’entendent pas sur un plan cohérent couvrant les 700-800 kilomètres de côtes. Vous ne voulez pas reconstruire au bord de la mer et, pourtant si, certains pêcheurs le veulent. Vous voulez peut-être reconstruire en hauteur ou bien créer à l’intérieur des terres des ilots d’une vingtaine de mètres, d’une trentaine de mètres de hauteur, où l’on reconstruirait toutes les villes. En même temps, l’argent, tous les budgets destinés à la reconstruction –plus de 180 milliards d’euros ont été votés pour reconstruire le nord-est- n’aboutissent toujours pas dans les zones sinistrées parce que la toute puissante bureaucratie dit aux politiciens : « commencez par doubler la TVA pour qu’on puisse financer cette reconstruction, ensuite seulement l’argent partira vers le nord ». Et les gens, les responsables, dans le nord, vous disent « on n’a pas d’idée, on ne sait pas comment reconstruire ». Et reconstruire prendra 10 ans, donc le taux de chômage a fortement augmenté, les salaires ont fortement baissé. La reconstruction n’a toujours pas commencé et les gens cèdent au désespoir. Chez les personnes les plus âgées, le nombre de suicides est en forte hausse : il a augmenté de 30 à 40 % en l’espace d’un an parce que ces gens-là perdent le goût de vivre. Les jeunes, eux, ont quitté les zones sinistrées, ils ne sont plus dans les zones, alors pourquoi reconstruire des villages, si c’est pour accueillir seulement quelques centaines de personnes âgées ?

 

-BH : Alors, vous nous l’avez dit au début de votre intervention, Frédéric Charles, il y a eu le séisme et puis, 45 minutes après, le tsunami. Et assez vite, on a compris que la situation à Fukushima, dans cette centrale nucléaire située le long de la côte, allait être très difficile à gérer et on a senti la catastrophe arriver jusqu’à, et alors il y a eu plusieurs jours qui se sont suivis, la fusion partielle de trois réacteurs. Où est-ce qu’on en est aujourd’hui, Frédéric Charles ? On sait que les réacteurs, en tout cas, sont refroidis. Est-ce que la situation est aujourd’hui sous contrôle et gérée à Fukushima ?

 

-FC : Oui. Fukushima, ça reste un accident, ce n’est pas une catastrophe. Mais on a frôlé la catastrophe de très très près. On a appris, il y a une semaine seulement maintenant, que le gouvernement de l’époque, présidé par le Premier ministre Naoto Kan avait envisagé d’évacuer Tokyo. Mais Tokyo, c’est 38 millions d’habitants dans un rayon de 60 kilomètres. Parce qu’au bout de 5 jours, ou même moins, les responsables de la centrale en avaient perdu le contrôle. Et l’empereur Akihito, fait sans précédent, était apparu à la télévision, sans doute sous la pression de Monsieur Amano, le directeur japonais de l’agence de l’énergie atomique de Vienne, qui avait demandé à la famille impériale d’essayer de rassurer les Japonais parce que, jusque-là, le gouvernement, la toute puissante bureaucratie, était totalement invisible et avait aggravé la situation dans la centrale, en décidant de micro-gérer l’accident. Et en l’espace d’une vingtaine d’heures seulement, les cœurs de trois réacteurs avaient fondu et des explosions d’hydrogène s’étaient produites dans les bâtiments qui abritaient les réacteurs. Et les Etats-Unis, eux, de leur côté, avaient envisagé comme autre scénario catastrophe, d’abord, l’évacuation de 100 000 de leurs résidents à Tokyo et aussi la fermeture des bases américaines au Japon.

 

-BH : Une dernière question là-dessus et puis on va déjà arriver à la fin de notre temps d’interview, Frédéric Charles, est-ce que des responsabilités ont été clairement pointées ? Est-ce qu’il y a eu des défauts de conception ? Est-ce qu’il y a eu aussi des erreurs humaines ? Est-ce qu’on sait aujourd’hui qui et quand et pourquoi on a fauté ?

 

-FC : Ca, c’est une excellente question. Le Premier ministre actuel, Monsieur Noda, dit « pas question d’essayer d’établir des responsabilités individuelles dans ce qui s’est passé à Fukushima, nous devons tous partager les souffrances ». Donc, Monsieur Noda est, en fait, une marionnette entre les mains de la toute puissante bureaucratie dont la responsabilité dans cet accident de Fukushima est largement engagée. Pourquoi ? Parce qu’à l’origine, vous avez une culture de collusion, de soutien aveugle au nucléaire, incluant les politiciens, la bureaucratie, les opérateurs de centrales, les autorités de surveillance des centrales, les médias, les milieux scientifiques et les tribunaux. Et si les autorités de surveillance des centrales avaient été indépendantes, par exemple, toutes les falsifications de rapports d’accidents par Tepco dans sa centrale de Fukushima, qui avait accumulé le plus grand nombre d’accidents en l’espace du 15 ans jamais rapporté par les médias, si cette culture de collusion n’avait pas été ce qu’elle est et ce qu’elle reste aujourd’hui, l’impact du tsunami sur les installations de la centrale auraient été brimé, dans une très large mesure.

 

-BH : Merci, Frédéric Charles.

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