"Marie-Jeanne de Joe Dassin est une scène de roman où tout le monde se fiche de la mort d'une jeune fille"

Une chanson de 1967. Une chanson à part dans le répertoire de Joe Dassin. Une chanson culte qui a beaucoup fait fantasmer et que même Jean-Louis Murat a chantée…

 

"Marie-Jeanne" est une chanson passionnante, construite comme une scène de roman. Sa structure narrative est très particulière : y’a ni refrain ni rimes, ce qui est rare dans la chanson française. Joe Dassin n’y est pas pour grand-chose puisque "Marie-Jeanne" est une adaptation et une traduction d’une chanson américaine.

Cette chanson américaine, c’est "Ode To Billie Joe" de Bobbie Gentry. Elle raconte exactement la même histoire que celle de "Marie-Jeanne", à cette différence près qu’on a inversé les sexes. Si le narrateur de "Marie-Jeanne " est un homme, celui de "Billie Joe" est une femme. Dans la version française, il est question d’un bled – Bourg-les-Essonnes – dans la version américaine, il s’agit de Choctaw Ridge. Joe Dassin parle du pont de la Garonne, Bobbie Gentry du Tallahatchie Bridge

Cette chanson "Marie-Jeanne" est donc construite comme une scène de roman… En voici le début : " C'était le quatre juin, le soleil tapait depuis le matin. Je m'occupais de la vigne et mon frère chargeait le foin. Et l'heure du déjeuner venue, on est retourné à la maison. Et notre mère a crié de la cuisine : "Essuyez vos pieds sur l'paillasson". Puis elle nous dit qu'elle avait des nouvelles de Bourg-les-Essonnes. Ce matin Marie-Jeanne Guillaume s'est jetée du pont de la Garonne. "

On va donc passer à table – dans une famille d’agriculteurs installée dans le trou du cul du monde… Et Joe Dassin poursuit son récit : " Et mon père dit à ma mère en nous passant le plat de gratin : "La Marie-Jeanne, elle n'était pas très maligne, passe-moi donc le pain. Y a bien encore deux hectares à labourer dans le champ de la canne." Et maman dit : "Tu vois, quand j'y pense, c'est quand même bête pour cette pauvre Marie-Jeanne. On dirait qu'il n'arrive jamais rien de bon à Bourg-les-Essonnes. Et voilà qu'Marie-Jeanne Guillaume va s'jeter du pont de la Garonne. "

On comprend qu’on évoque le suicide de Marie-Jeanne, dans une ambiance de déjeuner ordinaire où on se passe le pain et le gratin et sans grands égards vis-à-vis de la morte puisqu’il est dit : " elle n’était pas très maligne "… Pas très maligne dans ce genre d’environnement, c’est quelqu’un qui ne sait pas poser ses limites… Marie-Jeanne est peut-être une fille qui se laissait faire : une Marie-couche-toi-là… Tout le monde se fiche un peu de cette mort, à l’exception d’un personnage qui semble gêné, troublé : c’est le narrateur qui chipote dans son assiette.

" Maman m'a dit enfin : "Mon grand, tu n'as pas beaucoup d'appétit. J'ai cuisiné tout ce matin, et tu n'as rien touché, tu n'as rien pris. Dis-moi, la sœur de ce jeune curé est passée en auto. Elle m'a dit qu'elle viendrait dimanche à dîner... oh ! et à propos. Elle dit qu'elle a vu un garçon qui t'ressemblait à Bourg-les-Essonnes. Et lui et Marie-Jeanne jetaient quelque chose du pont de la Garonne. "

On est dans un bled de province… Il est évident que le narrateur a eu une histoire avec Marie-Jeanne. Le tout est de savoir ce que lui et Marie-Jeanne jetaient dans la Garonne : des fleurs, une bague de fiançailles, de la drogue… Ce qu’ils jettent est sans doute quelque chose de symbolique : peut-être le triste souvenir d’un avortement qui aurait poussé Marie-Jeanne au suicide… et le narrateur à son silence… La mort de Marie-Jeanne est en tout cas annoncée puisqu’on la voit – la veille de son suicide – à la scierie… Et à la scierie, on fait quoi ? On fait des planches… Des planches dont on fait les cercueils…

Il y a eu beaucoup d’adaptations de la chanson :

Sinead O'Connor - Ode To Billie Joe :

En 1967 sort une version suédoise intitulée "Jon Andreas visa", adaptée par Olle Adolphson et enregistrée par la chanteuse Siw Malmkvist. Le nom de "Billie Joe" a été changé en "Jon Andreas" (nom suédois). 

On a même fait un film de la chanson : " Ode to Billy Joe " de de Max Baer Jr. (1976). Ce que la chanson ne vous a pas dit, le film vous le montrera...     

Écoutez l'intégralité de "Marie-Jeanne" de Joe Dassin :

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