Louis Michel est l'invité de Matin Première

Louis Michel
Louis Michel - © Belga

Arnaud Ruyssen reçoit ce matin le député européen Louis Michel.

Ils aborderont les suites du discours du Roi et les perspectives pour l'Europe en 2013.

 

Retranscription de l'invité:

- Et aujourd'hui, Arnaud Ruyssen, Matin Première accueille Louis Michel, Député Européen, bonjour.

AR             : - Bonjour, Louis Michel.

LM             : - Bonjour.

AR             : - Député Européen Libéral, ancien Président de parti, ancien Ministre, ancien Commissaire Européen, on va le rappeler pour ceux, ils sont rares à mon avis, qui l'auraient oublié. Alors des questions, pour un cordon sanitaire, tout d'abord, Louis Michel, l'impression d'un cordon sanitaire pas encore rompu mais soudain devenu très fragile en Flandre avec la situation à Denderleeuw où le Vlaams Belang devrait probablement soutenir une coalition CD&V-NVA. On verra cela dans quelques jours. Et puis hier, l'analyse du Sénateur Rik Torfs, c'était à ce même micro, qui estimait que ce cordon sanitaire était une erreur. Est-ce que cela vous inquiète ?

LM             : - Oui, ça m'inquiète évidemment puisque moi, j'ai toujours été favorable au cordon sanitaire, que ce soit d'ailleurs en Flandre ou en Wallonie ou à Bruxelles. Je pense qu'il y a des partis avec lesquels, il n'est pas possible de faire des coalitions, il n'est pas possible de gouverner parce que tout simplement ces partis sont pour la démocratie, mortifères. Et donc je n'ai pas bien compris la sortie de Monsieur Torfs qui, par ailleurs, est un homme d'esprit, c'est un brillant intellectuel, c'est un homme que j'aime bien, que j'estime beaucoup mais je n'ai pas bien compris cette sortie, c'est extrêmement dangereux. Moi, je ne crois pas que ce soit le cordon sanitaire qui ait fait à un moment donné le succès du Vlaams Belang. Ce sont en fait les thèses, les théories, la méthode utilisée, qui a fait à un moment donné son succès, en surfant évidemment sur les simplismes, sur les racismes, sur les populismes et je pense que dès lors, ça serait extrêmement dangereux d'ouvrir la voie à un précédent qui bouleverserait à mon sens l'échiquier politique et qui ferait mal à la démocratie.

AR             : - Ce que pointait Rik Torfs, c'était plutôt la position de principe, en disant, en excluant d'office ce parti-là du pouvoir, eh bien, finalement, on ne l'a même plus combattu peut-être sur le terrain de l'argument, sur le terrain des idées, on aurait peut-être plutôt dû expliquer pourquoi, on ne pouvait pas aller au pouvoir avec ce parti-là, plutôt que de dire, celui-là d'office, il va rester en dehors de tout pouvoir ?

LM             : - Malheureusement, je pense que l'explication pédagogique, elle est toujours utile mais elle n'est malheureusement pas suffisante et elle n'est pas efficace, quand on est en face par exemple d'un débatteur qui tient des propos totalement simplistes, totalement faciles et qui, dans le fond, essaie de réveiller ce que la nature de l'homme a de plus sordide en elle et donc moi, je ne pense pas que ce soit possible de transiger avec des partis qui prônent le racisme, l'exclusion et l'injustice sociale tout simplement et d'une certaine manière aussi des méthodes pas démocratiques. Donc je ne vois pas très bien ce que l'on peut faire avec ce genre de parti.

AR             : - On sait qu'il y a un cordon sanitaire en Flandre qui a été installé pour ce Vlaams Belang dans l'espace politique, pas dans l'espace médiatique, on sait que le Vlaams Belang est invité sur les plateaux de télévision par exemple en Flandre, est-ce que vous pensez que ça, c'est quelque chose qui a joué en faveur peut-être du développement de ce parti à un moment donné ?

LM             : - Moi, je respecte évidemment la liberté des médias, mais j'ai toujours dit, j'ai d'ailleurs toujours refusé, j'ai d'ailleurs déjà eu des incidents à cette époque-là, quand j'étais dans les débats en Flandre, j'ai toujours refusé de participer à un débat dans lequel figurait quelqu'un du Vlaams Belang. J'ai menacé de quitter les plateaux si quelqu'un du Vlaams Belang était là. Ils l'ont toujours respecté ; je n'ai jamais été obligé de débattre avec ce genre de personnages.

AR             : - Mais on sait que ce sont des idées défendues par le Vlaams Belang qui vivent aussi dans une partie de la population ; est-ce qu'elles ne doivent pas être combattues à un moment donné dans l'espace médiatique?

LM             : - Mais je pense que dans l'espace médiatique en Flandre, c'est très différent. Ils estiment qu'au nom de la démocratie, tout le monde a droit à la parole, bon, voilà, moi, je respecte ça mais je préfère quand même l'attitude de la presse francophone qui, d'une manière générale, ne s'est pas prêtée à ce jeu et ne n'est pas prêtée à ce qu'il faut bien dire, que ce soit voulu ou pas, à cette connivence qui a " honorabilisé " dans une certaine mesure, ces gens, et je trouve ça regrettable.

AR             : - Est-ce que vous êtes rassuré aujourd'hui Louis Michel, de voir par rapport à la situation de Denderleeuw où on pourrait avoir une rupture de facto du cordon sanitaire si le Vlaams Belang devait soutenir une majorité CD&V-NVA, même si c'est un soutien extérieur qui n'implique pas de participation du Vlaams Belang à la majorité. Est-ce que vous êtes rassuré de voir les Présidents de partis flamands qui dénoncent cette situation qui, pour le moment, appellent les élus locaux à la raison, qui disent aussi que Rik Torfs a tenu des propos qui n'engageaient que lui. Vous avez toujours confiance dans les partis traditionnels flamands ?

LM             : - Absolument, je pense que ça honore les partis traditionnels flamands qui ont une position beaucoup plus difficile devant leur opinion publique que les chefs de partis francophones parce que du côté francophone, il y a quand même un large consensus sur cette question. Par contre du côté flamand et indiscutablement, ils ont affaire à des tentations bien entendu et aussi parfois dans l'opinion publique, à des incompréhensions et donc c'est courageux de leur part d'avoir tenu ces propos, il faut le saluer et je pense que c'est tout à leur honneur et effectivement, ça me rassure.

AR             : - Alors justement, revenons un petit peu à ces différences de perception entre la Flandre et la Wallonie, autour du discours du Roi en particulier, est-ce que vous, vous estimez, Louis Michel, que le Roi a eu raison de tenir les propos qu'il a tenus au vu des réactions que ça a suscité en Flandre où ça a été très mal compris. Bon, ça a été instrumentalisé certainement par la NVA mais aussi très mal compris par une bonne partie de la population ?

LM             : - Moi, je dois vous dire que j'ai été extrêmement surpris des réactions parce que tout compte fait, le discours du Roi, je l'ai bien écouté bien entendu, le discours du Roi s'adressait à qui ? S'adressait à toute la classe politique mais aussi à toute l'opinion publique. Il s'adressait à son peuple, le Roi. Et qu'a-t-il dit ? Il n'a pas nommément cité des gens. Donc ceux qui se sont sentis visés par les propos du Roi, mais l'ont été à mon avis de manière erronée ou simplement ça a été le révélateur, disons, de leur propre dérive ou de ce que, de leurs tentations, pour le moins. Donc je pense que le Roi est resté parfaitement dans son rôle. Il n'est pas encore interdit, me semble-t-il, à un chef de l'Etat et à un Roi, surtout à un Roi comme celui que nous avons, qui a pris ses responsabilités, qui a assumé son rôle de chef d'Etat, qui a été extrêmement courageux et qui, sans doute, a sauvé le pays, mais il n'est pas encore interdit de demander à sa population de relativiser un certain nombre d'arguments, de faire attention aux tentations en période de crise, de mettre en exergue le danger que l'on connaît dans toute l'Europe du populisme, du racisme,

AR             : - La référence aux années 30, c'était judicieux, c'était justifié ?

LM             : - Mais il n'a rien dit de mal en faisant référence aux années 30, je crois qu'effectivement pendant les années 30, on a connu une situation où l'on banalisait le populisme et même l'exclusion et le nationalisme. Vous savez, le nationalisme conduit quand même toujours à l'exclusion, c'est un sentiment, je connais très peu de nationalismes qui ne sont pas arrogants à un moment donné et qui ne sont pas intolérants. C'est quand même l'exclusion, le nationalisme, c'est considéré que l'on est meilleur que les autres, c'est ça, le nationalisme et c'est aussi fonder toute sa démarche sur une sorte d'élément identitaire unique, que ces soit la race, que ce soit la nation, etc. Moi, je pense qu'un être humain comme le dit très bien Attali dans un livre que je suis occupé à lire sur Gandhi, un être humain est constitué de plusieurs identités, on n'est pas définissable par une identité unique, c'est absolument ridicule de croire ça, vous, moi, tout le monde, nous avons plusieurs identités en nous et c'est ce qui fait la richesse de l'être humain et c'est ce qui fait la richesse aussi de la multiculturalité. J'aimerais bien faire passer ce message-là aussi ; qu'on arrête de croire qu'on va vivre dans un monde monoculturel, c'est absolument ridicule, la mondialisation, l'ouverture, les moyens de communication ouvrent sur le monde et vont créer un monde totalement multiculturel et c'est très bien.

AR             : - Alors une petite question encore sur la situation belge, hier, Rik Torfs, on y revient aussi, à ce micro, estimait qu'il n'était peut-être pas exclu que certains au CD&V, songeaient tout doucement à un rapprochement NVA-CD&V, une sorte de cartel un peu inversé à ce qui existait avant et il semblait dire que Kris Peeters peut-être y avait déjà songé, l'appelant justement à ne pas, à ne pas le faire. Est-ce que c'est vous, quelque chose que vous craignez aussi, qu'il y ait à un moment donné, ce rapprochement-là qui se prépare en Flandre ?

LM             : - Non, justement, je vais vous dire, je crois qu'il faut qu'on cesse de craindre, il faut qu'on cesse d'avoir peur, il faut qu'on cesse d'avoir peur de la crise. Je pense que le vrai combat et c'est ce que je souhaite en présentant mes voeux à tous vos auditeurs, je souhaite que 2013 soit l'année de la lutte contre la morosité et contre le défaitisme. On a plein d'atouts en Wallonie, en Flandre, à Bruxelles, en Europe et même dans le monde mais que l'on essaie de s'arc-bouter sur ces valeurs-là et sur ces atouts-là. Et donc moi, je ne crains rien, je crois, vous savez, la peur,

AR             : - Mais au-delà de la crainte, est-ce que vous pensez que c'est quelque chose qui est possible, ce rapprochement-là, vous avez encore, j'imagine, beaucoup de contacts, Louis Michel, est-ce que c'est quelque chose que vous pressentez, qui pourrait arriver, Philippe Moureau le disait, lui, il y a quelques jours ?

LM             : - Ah oui, tout est possible, moi, je ne pressens rien de tout cela, vous savez, finalement sur le plan économique par exemple, la NVA est à mon sens plus proche du VLD que du CD&V. Il y a évidemment une grande différence sur le plan communautaire entre le VLD et la NVA mais sur le plan économique, il y a indiscutablement des convergences qui sont réelles.

AR             : - Alors parlons un petit peu d'Europe, Louis Michel, parce qu'on rappelle que vous êtes Député Européen, hier, Joseph Stiglitz, Prix Nobel Américain, disait, le vrai risque pour l'économie mondiale se trouve en Europe. L'Europe n'est toujours pas sortie de la crise. Et les mesures d'austérité qui sont pratiquées aujourd'hui, risquent à un moment donné, carrément d'aggraver l'état du malade voire de tuer le malade, est-ce que vous partagez son analyse ?

LM             : - Je ne le partage pas complètement, je pense qu'il a raison sur un point, l'austérité ne nourrit pas la croissance et peut avoir un effet évidemment d'entraînement, c'est désastreux. On ne parle pas d'austérité, on parle de rigueur ; c'est un peu différent. Je pense qu'on ne peut pas plus en Europe qu'ailleurs, on ne peut pas dépenser plus que ce qu'on ne gagne. On ne peut pas dépenser plus que la richesse que l'on crée. Alors que l'on doive vraiment travailler beaucoup sur une meilleure répartition de cette richesse, ça, je le crois. Je pense que faire la distinction par exemple, entre ce que j'appelle moi, le " financiérisme " vulgaire et l'entreprenariat, c'est fondamental. Généralement d'ailleurs le " financiérisme " vulgaire est autant l'ennemi de ceux qui entreprennent que de ceux qui travaillent. Donc je pense que ça, c'est certainement, il faut, sans mettre tout le monde non plus dans le même paquet mais je pense que l'Europe va devoir régler cette question-là. Mais ce qui manque le plus à l'Europe, c'est un Gouvernement économique qui soit totalement intégré et qui colle à la Zone Euro. Pour le moment, ce qui ne va pas, c'est qu'on a une Zone monétaire mais il n'y a pas de Gouvernement économique qui colle sur cette Zone monétaire. Donc c'est encore toujours la stratégie de la coordination mais la coordination ne suffit évidemment pas.

AR             : - Est-ce que vous avez l'impression que l'Europe a gagné en 2012 avec l'intégration qui s'est faite parfois un peu à marche forcée quand même au niveau économique ou bien qu'elle a perdu dans le rapport par exemple aux citoyens où on a l'impression que le fossé se creuse dans le fait que chacun se replie un petit peu sur son Etat, sur sa situation nationale ?

LM             : - Je pense que dans le processus laborieux qui a été le sien en 2012 pour finalement accoucher quand même d'avancées substantielles, il faut quand même le dire, mais le côté laborieux de cet accouchement a renforcé le désenchantement des citoyens qui ne sentent pas en fait une véritable gouvernance européenne volontariste pour régler toute une série de problèmes qu'on ne pourra régler qu'ensemble, les Etats nations sont des nains sur le plan de la ré-activité économique, sur le plan de la ré-activité sociale, sur le plan de la ré-activité politique.

AR             : - Et vous avez l'impression qu'à 27, tout le monde va dans cette direction-là aujourd'hui ou bien justement, ça tire un peu dans tous les sens ?

LM             : - Je suis d'avis qu'on n'est pas loin de l'épreuve de vérité, à un moment donné ; Jacques Delors a raison quand il dit qu'il faut envisager la sortie de l'Europe de la Grande-Bretagne. Je pense qu'on doit pouvoir intégrer dans les traités, des mécanismes qui permettent à des pays de sortir temporairement ou définitivement de l'Union Européenne parce que,

AR             : - Pour vous, la Grande-Bretagne n'a plus sa place en Europe, au vu de l'attitude qu'elle a aujourd'hui?

LM             : - En tout cas, en tout cas, la Grande-Bretagne mène une politique qui est véritablement mortifère pour l'idée même de l'Union Européenne. Vous savez qu'en Grande-Bretagne, dans le fond, les Travaillistes sont des euro-sceptiques, les Conservateurs par définition, sont des euro-sceptiques, il n'y a que les Libéraux anglais, malheureusement, ils ne sont pas majoritaires.

AR             : - Merci, Louis Michel, d'avoir été notre invité ce matin.

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