"Les villes de solitude" de Michel Sardou, une chanson visionnaire sur une société qui va produire de la violence...

.
. - © Tous droits réservés

"Les villes de solitude", une chanson signée Michel Sardou et Pierre Delanoë, est l’une des chansons les plus importantes de la variété française des années 70. Sardou s’est toujours coltiné une réputation de chanteur de droite, de chanteur réactionnaire. Dans les années 70, chez nous, on manifestait devant Forest National pour l’interdire de chanter, tout en le traitant de facho.

 

"Les villes de solitude" est une chanson très romanesque qui met en scène un personnage en colère et plutôt remonté qui nous dit: "Dans les villes de grande solitude. Moi, le passant bien protégé. Par deux mille ans de servitude. Et quelques clous sur la chaussée." C’est un passant, c’est un homme parmi mille, un anonyme. Un homme sans visage. Qui avance dans un décor servile (" deux mille ans de servitude "). C’est un esclave docile rassuré par "quelques clous sur la chaussée".

"Dans les villes de grande solitude. De nouvel an en nouveaux nés. Quand j'ai bu plus que d'habitude. Me vient la faim d'un carnassier." Nouvel an ou naissances, toutes les occasions sont bonnes pour oublier – c’est-à-dire pour boire.  Quand il a bu, il lui vient "L'envie d'éclater une banque. De me crucifier le caissier. D'emporter tout l'or qui me manque. Et de disparaître en fumée." C’est l’histoire d’un crevard qui, comme n’importe quel crevard, rêve de faire sauter une banque, même si à la place, il joue au lotto.  

 

Face à sa solitude, le personnage a bu. Il est ivre. Il se vante et fait sa grande gueule: "Alors je fonce comme une bête. Sur le premier sens interdit. Aucun feu rouge ne m'arrête." C’est un homme qui en a marre des lois et il va très loin dans ses fantasmes de rupture. Il dit: "Je me sens bien dans ma folie. J'ai envie de violer des femmes. De les forcer à m'admirer. Envie de boire toutes leurs larmes. Et de disparaître en fumée." Le personnage va au bout de sa pensée et son envie de "violer des femmes" causera beaucoup d’ennuis à Michel Sardou qui, avant Orelsan, sera accusé de faire l’apologie du viol. Il s’en est toujours défendu, se retranchant derrière l’explication de la fiction ("je ne suis pas ce que je chante" - et c’est vrai), même si la séquence ne fait rien d’autre qu’entretenir la culture du viol.

 

Pourquoi cette chanson, qui date de 1973, est importante ? Elle est importante parce que, dans l’histoire de la société française, elle marque un point de bascule. La fin de quelque chose, le début d’autre chose. " Les villes de solitude " est la chanson qui marque la fin définitive des 30 glorieuses, le premier choc pétrolier, le début de la crise économique dans une France de villes déshumanisées, de cités remplies de peur et de misère sexuelle. Un an plus tôt, la France en est encore à chanter " C’est une maison bleue adossée à la colline. On ne frappe pas, ceux qui vivent là ont jeté la clé. " Avec " Les villes de solitude ", le couperet tombe ! C’est fini tout ça, ce discours candide sur la bonté et la beauté des hommes. Dans l’évolution de la société française, le personnage de Michel Sardou est le trait d’union entre la France raciste de "Dupont la joie" (le film d’Yves Boisset) et la France périurbaine de Michel Houellebecq. Que vous l’aimiez ou non, cette chanson est visionnaire: elle annonce une société qui va produire de la violence dans un contexte social qui transforme les hommes en loups solitaires ou en rats enragés.

Pourquoi cette chanson nous dérange? Parce qu’elle décrit une vérité et préfigure une catastrophe. Cette folie de la parole, complètement lâchée et libérée, du personnage de la chanson annonce aussi ceux qu’on appelle sur Internet: les "haters". Ces anonymes qui déversent leur haine de la société partout sur le web – exactement comme dans la chanson de Sardou – qui se permettent tout et que rien ne retient.   

 

Écoutez "Les villes de solitude" de Michel Sardou :

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK