Episode 1

Philippe le Hardi, entre la Bourgogne et la Flandre

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Bart Van Loo, auteur du best-seller " De Bourgondiërs " (" Les Téméraires ", en français), nous emmène à la découverte des racines de notre pays, au temps glorieux des Ducs de Bourgogne. Comment ces souverains du Moyen-Âge ont réussi à transformer un patchwork de petites principautés coincées entre le royaume de France et le Saint-Empire germanique en une puissance européenne de premier plan. Guerres, alliances, mariages, révoltes, trahisons. L’histoire passionnante de ces princes et princesses nous est contée par Bart Van Loo lui-même.

Notre histoire débute avec le premier de ces Bourguignons : Philippe le Hardi

Notre histoire débute avec le premier de ces Bourguignons : Philippe le Hardi. Un nom que nous avons toutes et tous lu dans nos manuels scolaires. Un Français, qui aura pourtant scellé le destin de la Flandre, et celui de la future Belgique. C’est plus précisément le 19 juin 1369 que se trace cette destinée. Gand, alors deuxième plus grande métropole au nord des Alpes, après Paris, est le théâtre d’un événement mondain et politique d’envergure. Philippe le Hardi, fils du roi de France, épouse Margueritte de Male, fille du comte de Flandre.

Cette union, c’est avant tout un coup politique, il s’agit de renforcer les liens entre la France et la Flandre, un comté vassal du grand royaume avec qui les relations n’ont pas toujours été au beau fixe. On se souvient de la fameuse bataille des Éperons d’or, défaite cuisante des troupes du roi Philippe le Bel contre les Flamands, qui a eu lieu en 1302, soit 67 ans seulement avant le mariage qui nous intéresse. Le Hardi est donc vu par les Flamands avant tout comme un étranger, et il va devoir se faire accepter puisqu’un jour, à la mort de son beau-père, Louis de Male, ce sera lui le nouveau comte de Flandre. Tout le travail reste à faire, et ce n’est pas son surnom, Hardi, qui suffira à séduire les exigeants Flamands.

Un nom grâce à la guerre

Bataille de Poitiers 1356

Mais pourquoi appelle-t-on Philippe " le Hardi " ?

Ce petit surnom lui vient d’un acte de bravoure lors d’une fameuse bataille, celle de Poitier, en 1356. Nous sommes en pleine guerre de Cent Ans (qui va en réalité durer 116 ans). La France et l’Angleterre s’opposent dans un conflit meurtrier, avec en ligne de mire, le trône de France. Car suite à la mort de Philippe le Bel, encore lui, et de tous ses fils, il n’a y plus d’héritier masculin direct.

La fille de Philippe, Isabelle, reine d’Angleterre, réclame donc le trône pour son mari puis pour son fils, chose que les Français ne peuvent accepter. On invente donc une interdiction de la transmission de la couronne par les femmes, et on va trouver des héritiers un peu plus loin dans l’arbre généalogique.

Mais les Anglais ne se laissent pas faire ! La guerre éclate, et l’Angleterre finit par envahir une grande partie de la France.

Plusieurs décennies plus tard, alors que le conflit n’est toujours pas réglé, nous voici donc sur le champ de bataille de Poitiers, où Anglais et Français se font face. Le roi de France, Jean le Bon, mène ses troupes en personne. Et sur le papier, il a l’avantage. Pourtant, la bataille de Poitiers sera une déconfiture pour le royaume de France, dont la cavalerie d’élite envoyée héroïquement mais pas très tactiquement en première ligne se fait laminer par les archers anglais.

JeanIIdFrance

 

Au milieu de la cohue, Jean le Bon refuse d’abandonner le combat. Ses trois fils aînés sont renvoyés du champ de bataille, afin de préserver les héritiers du trône. Mais Jean garde auprès de lui son plus jeune fils – et aussi son favori, Philippe, qui n’a alors que quatorze ans.

Le roi est une prise idéale pour les Anglais, car s’ils le capturent, ils pourront exiger une rançon colossale. On s’acharne donc à le capturer, mais Jean ne se laisse pas faire. À ses côtés, Philippe tente comme il peut d’aider son père face à l’ennemi. " Père, gardez-vous à droite ! " lui crie-t-il. Et le roi parvient au dernier moment à parer un coup d’épée. " Père, gardez-vous à gauche ! ". Le jeune homme sauve ainsi la vie de son illustre père, mais cela ne suffit pas à éviter la défaite. Le roi se rend, et est fait prisonnier.

C’est grâce à ce jour, à cette bataille et à l’héroïsme dont a fait preuve Philippe de France que les chroniqueurs ont rebaptisé le plus jeune fils du roi " Philippe le Hardi ". Mais il n’a que quatorze ans, et est encore loin d’être duc de Bourgogne.

Un titre grâce à la maladie

Comme si une catastrophe ne suffisait pas, il n’y a pas que la guerre qui meurtrit la France. En 1348, c’est l’une des plus terribles pandémies de l’histoire qui va toucher l’Europe entière : la peste noire. Au début de l’année, la maladie est entrée dans le pays par Marseille. Dès l’été, le bacille envahit la capitale. La moitié de la population parisienne est fauchée par l’épidémie qui fait rage et monte en direction de la Flandre, où l’on parle de " haestighe ziecte ", la maladie pressée, et de " gadoot ", qui meurt vite.

Et la maladie touche tout le monde, pauvres comme riches. On estime que près d’un tiers de la population du continent y a succombé. Aucun remède n’est trouvé, et les rois et souverains sont tout à coup bien impuissants face à ce fléau que d’aucuns disent divin, tandis que d’autres le mettent sur le dos des juifs.

PhilippeRouvre

 

La Bourgogne n’est pas non plus épargnée. Le duc Philippe de Rouvres (encore un Philippe) meurt de la peste le 21 novembre 1361, sans héritier. Jean le Bon, toujours roi de France, décide de confier cet important duché à son fils favoris, le jeune Philippe. Et c’est ainsi que notre Philippe II, rebaptisé dans l’intervalle Philippe le Hardi, devient duc de Bourgogne.

Et il a du pain sur la planche. À ce moment-là, une trêve est opérée dans la guerre de Cent Ans, comme il y en aura encore par la suite, nous le verrons. Les soldats anglais sont donc libérés de leurs devoirs militaires, mais tous ne retournent pas au pays. Une grande partie d’entre eux se regroupent en bandes qui, par-dessus le marché, accueillent en leur sein des chevaliers français frustrés par les défaites et ruinés par les impôts élevés.

Ces groupes se répandent dans les campagnes. Avec ses vignobles florissants, la Bourgogne agricole fait partie des contrées les plus ravagées. Il faut être suicidaire pour encore entreprendre un voyage sans escorte armée.

Philippe doit donc sécuriser son duché, et le faire prospérer économiquement grâce à son joyau local : la vigne. Il veut rendre le vin, pour lequel la Bourgogne est déjà très célèbre, encore meilleur. Il va ainsi se consacrer à la modernisation de la viticulture. Il se sert aussi de son vin comme arme diplomatique, servant ses meilleurs crus aux nobles flamands et français, en faisant livrer au pape à Avignon. L’homme sait flatter ses interlocuteurs.

Un mariage avec la Flandre

Flemish School - Lille - Margaret of Dampierre

C’est aussi du vin de Bourgogne qui est servi ce 19 juin 1369, jour de mariage. La future mariée, Marguerite de Male, a déjà été mariée dans sa jeunesse, mais elle est veuve d’un certain… Philippe de Rouvres, feu duc du Bourgogne. La voilà qui épouse le nouveau duc, la boucle est bouclée. Elle aura un rôle de premier plan auprès de son mari, l’assistant dans ses tâches administratives et dirigeant de facto la Flandre lorsqu’il est absent.

Cette Flandre est bien différente que celle que nous connaissons aujourd’hui. Elle s’étend jusque dans le nord de la France.

 

C’est une région à la base peu hospitalière, car humide et sujette aux inondations, jusqu’à deux fois par jour, très loin dans les terres. Flauma, terme latin qui a donné son nom à la région la région signifie d’ailleurs marée, flot, inondation. Beaucoup d’îles se forment, dont celle de Terstreep, la plus connue et la plus grande. À ses extrémités (ende) ouest (west) et est (oost), naissent des localités comme Westende et Ostende ; juste au milieu (middel), là où se dresse une église (kerk), on installe la paroisse de Middelkerke. Furnes se trouve également sur une île, tout comme… Lille, dont le nom est équivoque.

Pendant des décennies, la mer du Nord s’est acharnée à malmener la terre flamande, pratiquant des brèches et s’avançant, mais au début du IXe siècle, elle semble se modérer un peu.

Si de grandes marées surviennent encore périodiquement, son niveau ne monte plus. De plus en plus souvent à sec, chenaux et anses se couvrent de végétation, un sol qui se révèle parfait pour y faire paître des moutons. Afin de se protéger des inondations, on érige des digues et on gagne des hectares de terre sur la mer. En trois cents ans, on repousse ainsi en certains endroits le littoral de quinze kilomètres, un tour de force !

Le comté s’urbanise à un rythme effréné au point de devenir la région la plus densément peuplée d’Europe occidentale. Vers 1200, un quart de sa population vit dans les villes, lesquelles ne sont séparées que par plus ou moins cinq heures de marche, une situation inédite sur le continent. Les nombreuses voies d’eau permettent un développement rapide de la navigation, et donc du commerce.

Les villes deviennent des centres importants pour l’industrie textile, et s’enrichissent comme peu d’autres villes le font en Europe. Gand est le principal centre de draperie du monde occidental, et Bruges devient le centre économique et financier le plus important de l’époque, où des commerçants de tout le monde connu se retrouvent. On dit que c’est là qu’est née la toute première bourse du monde. La laine anglaise est le produit de base sur laquelle tourne toute l’économie.

La Flandre rayonne donc à l’international, elle est un peu la " Silicon Valley " du Moyen-Âge.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi Philippe le Hardi profite de son mariage avec la seule héritière du comté. Mais il n’est pas encore le patron en Flandre. Le comte, c’est toujours Louis de Male, qui entraînera la Flandre dans une terrible guerre avec la France. Et cette guerre obligera Philippe le Hardi à choisir la bonne position entre l’Angleterre et son pays natal, entre la Bourgogne et la Flandre. Cela le forcera à être un commandant de guerre diplomate. Mais avant d’en arriver à cet enchevêtrement militaire, un événement joyeux se produit : la naissance d’un héritier au trône.

Les Téméraires, une série de Bart van Loo.

Adaptation française de Guillaume Deneufbourg