Episode 3

Les Téméraires: Aux prémices des Plats Pays

© Tous droits réservés

Temps de lecture...


Philippe le Hardi, duc de Bourgogne et oncle du roi de France, a maté la rébellion gantoise. À la mort de son beau-père, il est devenu comte de la très prospère Flandre. Nous voilà en janvier 1385, dans le froid hivernal de Cambrai. Philippe s’apprête à livrer une nouvelle bataille, peut-être encore plus difficile que les précédentes : des négociations en vue d’un mariage.

Une alliance de bon augure

Albert de Bavière

Cet hiver-là, à Cambrai, le comte de Flandre reçoit un invité de marque. Albert de Wittelsbach, qui cumule les casquettes de duc de Bavière, comte de Hollande, de Hainaut et de Zélande. Un homme dont l’histoire n’a pas vraiment retenu le nom, mais dont l’importance à l’époque est capitale. Albert et Philippe négocient donc le mariage de leurs deux enfants, Marguerite, la fille de Philippe, et Guillaume de Bavière. Cette union est avant tout une opportunité politique. Le Hardi mesure le prestige que serait l’ajout des trois comtés voisins de la Flandre à son giron.

Mais les négociations sont compliquées, car le duc de Bavière réclame le beurre et l’argent du beurre. Il ne veut pas d’un seul mariage, mais de deux ! Inimaginable pour Philippe, qui a prévu de marier son héritier, le jeune Jean, à la maison royale de France, bien plus importante qu’une maison ducale germanique. C’est là que va entrer en scène une femme qui va avoir un rôle déterminant : la duchesse Jeanne de Brabant.

Le Brabant est un grand duché, bien plus que les provinces actuelles, voisin de la Flandre, mais aussi du Hainaut et de la Zélande. Jeanne, tante maternelle de Marguerite de Male, la femme de Philippe, est donc à sa tête, et n’a aucun héritier. Elle a déjà un certain âge, et n’aura donc aucun enfant. Mais ce qui la préoccupe, ce sont bien ses voisins. À commencer par le duc de Gueldre, anglophile convaincu, qui ne cesse d’envahir son territoire selon son bon vouloir. Jeanne a aussi très peur des Anglais, qui ont également des vues sur les terres voisines de Hollande, de Hainaut et de Zélande. S’ils parviennent à leur fin, le Brabant se retrouverait complètement coincé, sur la carte, par le camp rival.

Garder ses voisins dans la sphère franco-bourguignonne, c’est une nécessité pour la duchesse. Elle se rend elle-même à Cambrai pour tenter de faire avancer les négociations, et elle y parvient. Si Philippe Le Hardi accepte ce double mariage, elle lui cédera à sa mort, en tant que neveu par alliance, le duché de Brabant. Un cadeau de plus dans le package. Tout le monde y trouve son compte, il y aura donc des noces !

Le sens de la fête

Philippe VI de France

La double noce aura lieu également à Cambrai, dans le palais épiscopal. La fête sera mémorable. Toute l’aristocratie européenne est présente, au premier rang desquels le roi de France, cousin des mariés.

La tablée est gigantesque. On y sert bien évidemment du vin de Bourgogne, et on mange dans des assiettes…comestibles ! Pas vraiment de vaisselle à l’époque, il faut bien mettre les aliments dans quelque chose. On se sert donc du pain comme récipient, qu’on peut manger lorsqu’on a terminé. L’assiette sert donc en quelque sorte de féculent, puisqu’on ne connaît pas encore la pomme de terre qui viendra plus tard d’Amérique. Tout aussi absents sur la table : les dindes, les tomates, les haricots, le chocolat et le café. En revanche, les convives peuvent goûter les saveurs rapportées du Moyen-Orient par les croisés : cannelle, clous de girofle, gingembre, sucre, bananes, oranges, citrons, dattes, pêches, figues, abricots…

À l’époque, pas de couverts non plus, rois, princes et duchesses mangent avec les doigts ! Mais avec une certaine étiquette, s’il vous plaît. On ne peut se servir que du pouce, de l’index et du majeur. Une règle chic qui reste en vigueur au-delà de l’an 1600.

On n’a malheureusement pas gardé trace du menu du jour, mais on peut tout à fait imaginer à quoi il ressemblait, en regardant d’autres banques du même genre, comme celui donné à l’occasion du couronnement de Philippe VI de Valois, grand-père de Philippe le Hardi. Pour ce festin organisé à Reims le 29 mai 1328, le nouveau roi de France a convié sur sa table nombre de bêtes imposantes : 82 bœufs, 85 veaux, 289 moutons, 78 cochons et 13 chevaux. Mais aussi des centaines plus modestes : 824 lapins, 10 700 poulets et 850 chapons, sans oublier 345 butors étoilés et autres hérons. Et si les convives ont encore une petite faim, ajoutez-y 40 350 œufs, 736 brochets, 3 150 anguilles, 2 279 carpes, 4 000 écrevisses et 243 saumons, 3 342 pâtés, 492 terrines d’anguille et 2 000 fromages. À cette époque, on mange aussi des pièces rôties de veau, de chevreuil, de cerf, de sanglier, d’oie, de perdrix et d’outarde, et d’autres volatiles tels que des paons, des cygnes, des grives et des merles.

Bien sûr, c’est un buffet gigantesque, pas un repas en plusieurs services, chacun et chacune mange ce qui lui fait plaisir dans cette abondance de nourriture. Pour surprendre et amuser l’assemblée, on met en scène les plats. On les monte en pyramide, on déguise les viandes, on les farcit de surprises, on réalise des trompes l’œil, on réussit même à faire cracher du feu à un paon rôti que l’on amène en salle en jouant du cor.

À Cambrai, on connaît certaines des mises en scène réalisée lors du double mariage. Des sculptures de denrées : quatre animaux sauvages défendent un château contre des agresseurs ayant l’aspect de Maures, deux vierges, l’une portant une couronne, l’autre le lys français, illuminent le donjon, un cerf blanc aux ailes argentées plane au-dessus de la scène. Cette œuvre d’art culinaire est un allusion à la progression du danger ottoman en Europe centrale

Mais la fête ne dure pas qu’une soirée. On organise également un tournoi dont la noblesse raffole : une joute. Ce sont des jeux dangereux, les jouutes. Un accident est vite arrivé et les chevaliers peuvent tout simplement en mourir. L’Église à bien tenté d’interdire ce genre de choses, pour éviter les morts inutiles, mais rien n’y fait. Au Moyen-Âge, on adore les joutes.

Pour reconnaître les concurrents, on affuble leurs armures et leurs boucliers de couleurs, celles de leurs blasons. Leurs armoiries clairement affichées, ils s’affrontent deux par deux. Ils doivent se toucher le plus possible avec une grande lance de bois, qu’ils doivent briser sur la cuirasse de leur adversaire. Plus on brise de lances, plus on gagne de points. À chaque passage, on tourne et retourne à son point de départ, d’où le nom " tournoi ".

Lors de ces joutes, à Cambrai, les jeunes mariés sont bien entendu présents. Jean, le fils de Philippe, n’a que treize ans, il s’intéresse bien plus au tournoi qu’à son épouse, Marguerite de Bavière, de huit ans son aînée. Derrière lui se tient son cousin, Louis d’Orléans, frère cadet du roi Charles VI. Ces deux-là ne s’apprécient guère, et leur rivalité marquera l’Histoire, mais gardons cela pour plus tard.

La déchéance du régent

Charles VI, lui, est encore un jeune homme. Ses oncles sont régents du royaume, et ont une très lourde influence sur le roi et ses décisions. Philippe le Hardi se charge de lui trouver une femme. Ce sera Isabeau de Bavière, petite-cousine de Marguerite, la femme de Jean.

Lorsque Gand se révèle encore être une épine dans son pied, Philippe recourt à son neveu, son armée et sa fortune pour mater, une fois encore, l’indomptable cité. Et lorsque la paix est enfin rétablie en Flandre, il songe à se débarrasser, une bonne fois pour toutes, de cette vieille ennemie qu’est l’Angleterre. Philippe prévoit un plan démesuré : envahir l’île britannique en y construisant de toute pièce un port " en kit ". À Sluis, une flotte de mille deux cents navires attend de lever l’ancre pour aller terrasser l’ennemi.

L’idée de bâtir une ville sur mesure, toute en bois, vient de l’esprit de Charles VI, un de ces éclairs où surgit déjà une lueur de folie. Les Anglais disposent d’un port stratégique en France, car ils occupent Calais. Les Français ont eux aussi besoin d’une telle base d’opérations de l’autre côté de la Manche. Pour pallier ce manque, la décision est donc prise de transporter par bateau une sorte de Calais escamotable. Mais l’invasion ne se produira jamais, et la ville de bois ne sera jamais bâtie. Le duc Jean de Berry, frère aîné du Hardi, fait capoter le plan en arrivant en retard de plusieurs semaines. Les provisions sont gâtées, il faut annuler l’expédition.

Philippe va également finir par perdre les faveurs de son neveu, le roi Charles. C’est ici que Jeanne de Brabant revient en scène. Toujours harcelée par le duc de Gueldre, la tante de Philippe lui demande de l’aide, qu’il la débarrasse pour de bon de cet insolent voisin. Et revoilà l’armée française repartie en campagne. Sauf que Jeanne a fait promettre à Philippe que cette armée ne passerait pas par le Brabant, car elle ne sait que trop bien quel désastre cela pourrait être pour sa population. Une armée, il faut la nourrir, et elle a souvent tendance à s’adonner à des exactions gratuites.

Il faut donc faire le tour. Philippe le Hardi entraîne Charles VI et ses soldats dans les sombres forêts des Ardennes. Un terrain peu hospitalier, où si vous ne mourez pas de froid ou de maladie contractée par l’humidité, vous vous brisez les os à cause du terrain escarpé. Sans compte les bêtes sauvages. Et tout ça pour aller corriger un petit noble sans grand intérêt, dans un petit duché sans importance. Est-ce bien digne de l’armée du royaume de France ?

Gelre1477

Qui plus est, aucune bataille n’est livrée. Le duc de Gueldre pleurniche auprès du roi, et promet qu’on ne l’y prendra plus. Tout ça, pour ça. C’en est trop pour le roi de France, qui en a assez de se faire manipuler par ses oncles dans leur seul but de servir leurs propres intérêts. Les régents sont remerciés pour les services rendus, et le roi régnera désormais seul. Philippe le Hardi vient de perdre le soutien de l’armée française, et l’accès aux finances du royaume. Il ne peut rien faire si ce n’est saluer son royal neveu et partir.

Plus question donc que le roi finance cette expédition en Gueldre. Le duc de Bourgogne doit se débrouiller seul. Il envoie donc la note à sa tante Jeanne, qui n’a bien entendu pas les moyens de se payer les services d’une armée royale. Pour le dédommager, Jeanne lui offrira, après sa mort, le tout petit duché de Limbourg. Une pièce de plus est ajoutée à l’ensemble des futurs " Plats Pays ".

Le roi fou

Été 1392, Charles VI s’en va une fois encore, à la tête de sa grande armée, corriger un vassal perturbateur en la personne du duc de Bretagne. Philippe le Hardi et son fils Jean sans Peur sont du voyage, tout comme Louis d’Orléans, le frère de Sa Majesté. Le roi n’est pourtant pas en grande forme, il a la fièvre, il divague un peu, et se sent faible. Qu’importe l’avis de ses médecins, il partira.

Le 5 août, Charles VI mène ses hommes dans la forêt du Mans. Un incident va alors se produire, qui va marquer l’Histoire de France et le déroulement de la guerre de Cent Ans. Le roi est pris d’un coup de folie paranoïaque. Il sort son épée, et en criant à la traîtrise, se met à taillader sa suite. Il cible même son frère. Philippe ordonne à Louis de prendre la fuite, et tente que l’on neutralise le roi. Finalement, la fureur de Charles retombe et on parvient facilement à le maîtriser. Les soldats proches de lui voient ses yeux révulsés. On l’attache sur un chariot et on le conduit au Mans. Au bout de deux jours, il semble remis. Les médecins apaisent les esprits en avançant que la crise du roi a été provoquée par les grandes chaleurs.

Charles VI of France

Mais il n’en est rien, Charles VI, qui se rêvait promis à un grand destin, a définitivement perdu l’esprit. S’il alterne périodes de lucidité et périodes de délire, il est bien inapte à régner seul sur la France. Parfois, Charles se montre tellement violent qu’on doit se résoudre à l’attacher. Charles le Bien-Aimé et devenu Charles le Fou.

Et, tandis que le monarque français combat désespérément le démon de la folie ; tandis que les relations franco-anglaises, de même que l’esprit du roi de France, volent en éclats et que Philippe le Hardi fait de son mieux pour gérer ses possessions, son fils, de son côté, réalise son rêve de chevalier. Jean sans Peur entreprend une aventure sans pareille, la dernière du genre. Jean sans Peur part en croisade.

Les Téméraires, de Bart van Loo

Adaptation française de Guillaume Deneufbourg