" Les sociétés occidentales tendent de plus en plus à devenir des sociétés du paraître"

" Les sociétés occidentales tendent de plus en plus à devenir des sociétés du paraître"
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Comment remettre les fraudeurs sur le droit chemin ? A l’heure où en Belgique on envisage de réviser le code pénal pour que les criminels reversent trois fois le montant de leurs gains, la ville russe de Samara expérimente un tout autre dispositif : la pyramide de la honte.

Devant la maison des débiteurs, est installée une pyramide en béton pesant près d’une tonne, sur laquelle sont inscrits divers slogans humiliants, tels que " ici habite un débiteur ". Par ailleurs, une voix automatique rappelle à intervalles réguliers le montant de la dette. La nuit, le dispositif s’illumine.

En somme, la pyramide de la honte est un concentré de technologies et une synthèse des différents mécanismes d’humiliation sociale déjà expérimentés à travers le monde. Sera-t-elle efficace ? Je l’ignore, mais cela est fort possible.

L’être humain est, depuis la nuit des temps mais de façon renforcée en cet âge de réseaux dits sociaux, particulièrement sensible à sa réputation.

Après tout, si l’Europe hésite à adopter de pareilles mesures, c’est bel et bien car elles sont perçues comme excessivement brutales, plus que, par exemple, les amendes voire la prison.

Dans les pays tels que la Nouvelle-Calédonie, où coexistent deux systèmes judiciaires, un à l’occidentale et un système pénal coutumier, tribal si l’on préfère, il est rarissime que les accusés optent pour le système pénal coutumier.

Ce constat est paradoxal, étant donné que, à première vue, les sanctions encourues sont bien plus lourdes dans le système occidental, avec par exemple des peines de prison, tandis que le système coutumier ne prévoit que, au pire, des coups de bâton, certes douloureux mais brefs.

La raison est simple : la justice coutumière de la tribu fait peser la honte sur le malfrat, tandis que la peine occidentale demeure relativement anonyme, donc mieux supportable.

Ce fonctionnement narcissique de l’être humain, fondé sur l’opinion des autres, peut être difficile à comprendre pour les personnes autistes.

On pourrait se demander comment réagiraient des autistes à la présence d’une pyramide de la honte devant leur maison : en mesureraient-ils la longueur des côtés pour savoir s’il s’agit d’un nombre premier ?

Certes, la question est avant tout théorique : peu probable que des autistes soient aussi négligents quant au paiement de leurs dettes. Et par ailleurs, il est peu probable qu’ils aient une maison.

Il y a quelques décennies, on avait pour habitude de regretter le passage d’une société de l’être à une société de l’avoir, fondée sur la possession de richesses.

Il semblerait que, de nos jours, les sociétés occidentales tendent de plus en plus à devenir des sociétés du paraître, où le regard d’autrui devient le plus précieux des biens, sur le modèle des réseaux dits sociaux.

Comme le diraient les anglophones, disposant toujours d’un terme adapté : une " attention based economy ".

Envisager que les institutions humaines, voire la vie humaine en général, ne reposent que sur les troubles non-autistiques des gens donne le vertige. Et rend d’autant plus précieuse la présence de personnes de la biodiversité humaine qui y sont moins sensibles.

 

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