Les prix littéraires sont-ils vraiment appréciables pour un écrivain ?

Les prix littéraires sont-ils vraiment appréciables pour un écrivain ?
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Les prix littéraires sont-ils vraiment appréciables pour un écrivain ? - © Tous droits réservés

Les auteurs présents lors de la Nuit des Écrivains avaient cette particularité commune d’avoir toutes et tous reçu au moins un prix littéraire. Du Goncourt au Prix de Flore, en passant par le Renaudot ou le Prix du Polar… Au fond, ça change quoi à la vie d’un écrivain de recevoir un prix littéraire ?

Laurent Gaudé est tout d'abord revenu sur le Goncourt attribué plus tôt dans la journée du 6 novembre à Eric Vuillard pour son roman "L’ordre du jour" : "On peut dire tout ce qu’on veut sur les prix littéraires, moi je continue à penser que ce sont des cadeaux faits aux auteurs auxquels on les décerne… A la fois des cadeaux de temps et d’élargissement de leur public. Ça n’est pas rien dans la vie d’un auteur".

Antoine Wauters avoue que pour lui qui publiait exclusivement de la poésie avant de recevoir le Prix Première, ça a changé beaucoup de choses. "En poésie, quand on a un lecteur c’est déjà très bien, quand on en a 5, ça devient un best-seller. Pour un premier roman, recevoir le Prix Première, qui est quand même important en Belgique, ça permet de toucher un public qu’on n’aurait pas touché sans. J’ai passé pas mal de temps et d’années d’écriture à me dire que finalement, le lectorat, c’était pas si important que ça ; et puis avec la publication de ce bouquin et les prix qui ont suivi, je me suis rendu compte que c'était super important de pouvoir répondre de ses traces, de rencontrer des gens, d’essayer d’aller plus loin que ce qu’on a pu faire dans le texte lui-même. Comme dit Laurent, c’est vraiment un cadeau ces prix, malheureusement au détriment de ceux qui ne bénéficient pas de cette lumière."

Les romans noirs ne sont jamais dans les pré-listes des grands prix littéraires

Caryl Ferey n'y va pas par 4 chemins: "J’ai reçu à peu près tous les prix de roman noir. Mais les gros prix littéraires dont on parle ici n’iront jamais à un roman noir pour une raison assez simple : on n’est jamais dans les pré-listes. Heureusement le public s’en fout, mais le fait qu’on n’y figure jamais veut quand même dire quelque chose. Je n’obtiendrai pas le Renaudot de si tôt, si vous préférez… Sauf si je change de style et que je me mets à être sérieux. Mais ceci dit, je préfère ne pas être sérieux."

Y a -t-il un deuxième effet kiss cool après un prix littéraire ? Joy Sorman considère qu'elle n'a pas eu de prix littéraire assez important que pour avoir un retour de bâton. "Pour moi, le prix de Flore a permis à ce premier roman d’émerger et d’exister, d’être mis en lumière. Mais le Flore n’est pas assez prestigieux, selon moi, que pour avoir un retour de bâton. Néanmoins, le succès, quel qu’il soit, appelle toujours des jalousies, des envies ; on peut considérer ça comme un deuxième effet kiss cool. Il y a un danger à être puissant et être dans la lumière."

Il y a une agressivité qui se manifeste après un Prix

 

Même réaction de la part de Laurent Gaudé, pour qui "ce second effet kiss cool n’est pas dramatique dans la mesure où le premier effet a été assez joyeux et enivrant. Mais il y a une agressivité qu’on ne connaissait pas qui se manifeste après : quand on n'est pas primé, ceux qui nous suivent sont ceux qui aiment nos livres généralement et qui veulent voir comment on évolue. Une fois qu’on a reçu le prix, les journalistes sont sommés d’en parler, qu’ils aient aimé ou pas le livre en question. Et on peut s’en prendre plein la gueule s’ils n’ont pas aimé… Il y a peut être aussi un second effet kiss cool pour le "roman d’après". On nous attend au tournant mais en même temps, il y a pire dans la vie…"

Abdellah Taiah explique de son côté que lorsqu'il reçu le prix de Flore en 2010, sa sœur, qu'il n’avait plus vue depuis 18 ans, l’a appelé du Maroc pour lui dire qu’elle avait vu son nom associé à un prix à la télé. "C’était un peu pervers comme coup de fil car elle m’avait vu avec des "gens importants" et pensait donc que j’avais de l’argent. Au final, c’était un peu comme si ma famille acceptait mon homosexualité grâce à ce prix de Flore (rire)."

Geneviève Damas, qui a elle reçu le Prix Rossel 2010, ne se sentait pas encore écrivain au moment de recevoir ce prix: "C’était mon premier roman, je ne me considérais pas comme une écrivain, j’écrivais du théâtre mais c’était une manière pour moi de faire du théâtre. Quand le Rossel est arrivé, vu qu'il est lié au journal Le Soir, il y a eu tout un battage médiatique pendant un an et je suis devenue une écrivain. La pression sur le deuxième était énorme, alors que le premier, je ne savais même pas en l'écrivant s'il serait publié, je l'écrivais pour moi. Pour le deuxième, il y a une idée de format, d'accueil, des choses qui peuvent nous censurer."

Est-ce qu'on pense, en tant qu'écrivain, à l'idée du prix quand on écrit ? "Jamais!", répond d'emblée Geneviève Damas. "Si on fait ça on est foutus ! Il faut rester avec l'exigence du travail bien fait. Au départ j'écris pour moi, si je dois commencer à penser à un prix littéraire de gens qui se réunissent dans des restaurants, c'est foutu". Pour Joy Sorman, "ce serait même glauque d'y penser. J'ai la prétention de croire que nous, écrivains, sommes des artistes car la littérature est un art. On ne peut pas avoir la recette exacte du livre qui sera primé. Ce qui entre dans le choix, ce sont de multiples facteurs et je distingue complètement la qualité d'un livre des éventuels prix qu'il pourra recevoir. Le Goncourt a déjà récompensé de très mauvais livres, mais c'est une histoire de goût."

Même si on pense écrire un "livre à prix", on a 9 chances sur 10 de se planter et heureusement d'ailleurs!

Pour Joy Sorman, plein de choses se cachent dans la grande machine des prix, outre la qualité du livre primé, notamment l'état économique de la librairie, les pouvoirs d'influence des éditeurs, la carrière de l'auteur. "Je pense que la qualité littéraire du livre primé ne compte pas beaucoup plus que tous les autres facteurs qui sont des enjeux symboliques et économiques. Tout se mélange de manière assez irrationnelle. Et même si on croit fabriquer un livre pour obtenir un prix, on a quand même 9 chances sur 10 de se planter. Dieu merci!"

Vous voulez réécouter l'intégralité de ce qui s'est murmuré lors de la Nuit des Ecrivains, cette nuit d'exception qui réunissait pas moins de 6 auteurs belges et français, femmes et hommes? C'est par ici 

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