Les Mères de la Place de Mai

Les Mères de la place de mai
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Nous sommes le 30 avril 1977 à Buenos Aires, face à la Casa Rosada, siège du gouvernement, sur la Place de Mai.

Quatorze femmes s’y sont réunies, ne sachant pas trop que faire.

Depuis quelques mois, elles se croisent dans les locaux des commissariats et au Palais de justice.

Elles y passent des heures, le plus souvent terrorisées.

Elles sont à la recherche de leurs enfants, de leurs proches disparus depuis l’arrivée au pouvoir de la junte militaire.

En sortant, elles ont commencé à se parler et à imaginer une forme de résistance à ces violences intolérables, aux tortures, aux assassinats, au silence.

Elles sont devenues les " Mères de la Place de Mai ", certains diront " les Folles " de la Place de Mai.

 

Invitée : Alice Verstraeten, anthropologue et auteure de Disparition et témoignage - Réinventer la résistance dans l’Argentine des Mères de la Place de Mai, aux éditions PUL.

Comment apparaît la dictature en Argentine ?

En 1976, l'Amérique du Sud est dans un contexte général de lutte anti-communiste. Parce que la jeunesse a des revendications de gauche comme partout dans le monde, dans un pays colonial verrouillé depuis toujours par l’armée et l’église. La droite bascule vers l’extrême-droite, avec la création d'escadrons de la mort qui traquent les opposants, la triple A (Alliance Anticommuniste argentine) et le commando des Libérateurs de l’Amérique, deux commandos pilotés en sous-main depuis le gouvernement démocratique d’Isabelle Perón.

Le 24 mars 1976, l’armée prend le pouvoir, dans un but de réorganisation nationale, de remodelage du corps social pour le rendre plus chrétien et plus occidental. C’est un triumvirat militaire qui est au pouvoir : armée de terre, marine et aviation s’associent pour la première fois.

Instauration d'une dictature d'Etat

Commence alors un terrorisme d’Etat qui utilise les méthodes des services secrets. On glisse du politique à la terreur, du visible à l’invisible. 

C’est une dictature génocidaire qui cherche à remodeler le social par éradication d’un groupe.

Les enlèvements ont lieu la nuit. Le territoire est quadrillé par zones avec des camps de torture et d'élimination dédiés : certains pour les rouges, les trotskistes, marxistes… ; d’autres pour les péronistes, les chrétiens de gauche… Ceux qui n’en reviennent pas sont jetés dans des fosses communes ou engloutis dans les flots. 

Les militaires ont des activités mafieuses, sont liés à des groupes de pression, spolient les biens des disparus, s’approprient les entreprises, enlèvent les enfants comme butins de guerre.

L’Argentine détient le record des disparitions en un temps si court : 30 000 disparus, 10 000 morts, 1 million d’exilés en 7 ans.

Les enfants enlevés, assez grands pour se souvenir sont assassinés, les militaires et leurs complices s'approprient les plus petits en falsifiant leur identité. 

Les mères réagissent à ces disparitions, on les appellera les Mères de la Place de Mai.

Un instinct les rassemble et elles manifestent deux par deux, les manifestations étant interdites. Elles se mettent à circuler, à tourner en rond, une photo de leur enfant atour du cou, devant le siège du Parlement. Ce qui les regroupe, c'est la maternité, le droit à la vie. Des grands-mères les rejoignent, d'autres proches... Le pouvoir essaie de les intimider et en 1977, des mères et des militants sont enlevés.

Aujourd'hui, la plupart des familles ne savent toujours pas ce qui est arrivé à leurs proches, 'disparus' sans laisser aucune trace. "Le crime continue tant que tous les disparus ne sont pas retrouvés", précise Alice Verstraeten. Les familles continuent à venir marcher chaque jeudi sur la Place de Mai, elles marcheront jusqu'à ce qu'elle obtiennent la mémoire, la vérité et le justice ; et la vérité est la plus difficile à atteindre."

L'après-dictature

En 1982, les première fosses communes sont découvertes, la junte militaire s'effondre au niveau économique, les syndicats manifestent, l'Argentine perd la guerre des Malouines contre la Grande-Bretagne.

Les pressions nationales et internationales s'intensifient et obligent la dictature à organiser des élections démocratiques. C'est la transition démocratique. En 1983, le général Reynaldo Bignoneva publier une loi d'auto-amnistie, justifiant les exactions au nom de la liberté de l'homme argentin. De nombreux procès s'ouvrent. Mais l'impunité de la dictature sera ménagée jusqu'à l'arrivée de Néstor Kirchner et l'annulation des lois d'impunité en 2003.

Aujourd'hui de nombreuses thèses révisionnistes circulent pour minimiser les faits et le nombre de disparus.

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Les mots de la dictature

On assiste à l’émergence de néologismes, propres à chaque dictature :

Les escadrons de la mort sont appelés "groupes de travail".

Les enlèvements sont des "aplanissements", puis "des aspirations dans un suçoir" pour évoquer les camps.

La torture est appelée "rééducation", les salles de torture "des blocs opératoires".

Les disparus sont des "transférés".

Les militaires ont tous des surnoms.

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Le film VICTOR réalisé par Cécile et Alice Verstraeten est disponible chez Dérives

Synopsis : En Argentine, entre 1976 et 1983, la dictature militaire fait “disparaître“ environ 30.000 personnes. Victor Basterra est l’un des rares survivants du plus grand camp clandestin de détention du régime : l’ESMA. Après six mois de torture, il accepte de faire de faux documents pour ses tortionnaires. Il doit prendre des photos d’identité. Pendant les trois années que dure encore sa détention, il parvient à cacher un grand nombre de photos. Depuis le retour de la démocratie, celles-ci constituent des preuves majeures contre les militaires et leurs complices. Victor devient un témoin clé. Aujourd’hui, il revient sur sa détention, sur son travail de mémoire et sur sa résistance.

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