Les médias et Facebook, relation incestueuse ?

Les médias et Facebook, relation incestueuse ?
Les médias et Facebook, relation incestueuse ? - © Miha9000 - Getty Images/iStockphoto

Facebook comme "partenaire" de médias influents, pour la production de vidéos sur sa plateforme : le journaliste belge Nicolas Becquet a mis en lumière cette nouvelle pratique.

Mais qu’en est-il de la liberté de la presse et quelles sont les enjeux économiques et médiatique de telles pratiques ?

Pour en parler, les Décodeurs RTBF ont invité Nicolas Becquet, journaliste à L’EchoJérôme Naif, expert réseaux sociaux à l’agence Mountain View et professeur à l’IHECS, et Muriel Hanot, secrétaire générale du Conseil de Déontologie journalistique.

Nicolas Becquet a observé que plusieurs grands médias français (Le Monde, le Figaro, TF1...) produisaient beaucoup de vidéos et de Facebook Live sur Facebook. Or, cela demande beaucoup de moyens, beaucoup d'efforts pour produire tout cela. Il a découvert que Facebook rémunérait une partie de ces médias. Tous ne touchent pas la même somme, mais on parle de 100 000 et 200 000 euros par mois et par média. Ce phénomène ne touche apparemment pas encore les médias francophones belges.

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Facebook, un papa incestueux pour les médias ?

Pour Jérôme Naif, "ça devient en effet compliqué pour les médias de se passer du support de Facebook. Une majeure partie des gens s'informent aujourd'hui grâce aux réseaux sociaux. On est forcément un peu dans une relation de haine/dépendance. Facebook donne de nombreuses possibilités. Il faut voir maintenant comment les médias peuvent trouver d'autres portes d'entrées sur le Net."

Nicolas Becquet confirme : "Facebook pallie les difficultés et l'absence de transition numérique des médias, en proposant tous les outils que les médias n'ont pas su ou pu développer. C'est une audience incroyable, ce sont des outils de production très efficaces et évidemment chaque média a un intérêt à y être. La question c'est jusqu'où et à terme, quelles en seront les conséquences."
 

L'indépendance des journalistes menacée ?

Déontologiquement, le principal problème, c'est la question de l'indépendance des journalistes dans le traitement de l'information, souligne Muriel Hanot. Car à partir du moment où un partenaire finance la production d'information, ils courent le risque de perdre leur indépendance.

Maintes questions se posent : Quelle transparence a-t-on vers le public par rapport à ce partenariat ? L'obligation de produire des vidéos ne modifie-t-il pas l'agenda médiatique du média ? La rédaction garantit-elle l'indépendance des journalistes qui produisent cette info ? Le journaliste, qui doit pouvoir échapper à toute pression, a-t-il encore la liberté de fournir une information sur Facebook ?

 

Vers une uniformisation des contenus

Pour Jérôme Naif, le fait que Facebook favorise comme format les Facebook Live et les Instant Articles pose la question de la pluralité au niveau du type de sources, de l'uniformisation des contenus. Par ailleurs, Facebook donne de l'information aux uns et pas aux autres. On arrive ainsi à une information à deux vitesses, qui va pénaliser certains.

Facebook est assez strict sur le cahier des charges, en termes de nombres de vidéos à produire par mois, en termes de timing... avec le risque de voir tous les médias produire le même type de vidéos. "Et c'est déjà le cas... La contrainte formelle entraîne une homogénéisation mondiale de la production d'information, mais aussi au niveau culturel et global", regrette Nicolas Becquet.

Un formatage des contenus qui pose la question de la diversité, du pluralisme.... Car le fait pour Facebook de financer certains gros médias vient défavoriser les plus petits médias et pousse donc à la concentration des entreprises médias. Facebook a un rôle puissant dans la consommation du public en termes d'information.

 

Facebook, futur grand media ?

Facebook n'a pas de journalistes qui produisent du contenu car il ne souhaite pas prendre cette responsabilité du contenu ni se soumettre à des règles de déontologie, d'éthique, de concurrence... Les médias deviennent donc de simples représentants de commerce " de luxe" de produits de Facebook, en l'occurrence les vidéos, qui font gagner à cette entreprise privée américaine de plus en plus d'argent. 

Jérôme Naif met en garde contre la dépendance "si vous mettez tous vos oeufs dans le même panier qui s'appelle Facebook, en vous disant que grâce à ça, vous êtes potentiellement connecté aux deux milliards de personnes qui le sont dans le monde. A partir du moment où l'entreprise décide de changer les règles du jeu, vous êtes dépendant de cette entreprise qui décide unilatéralement."

"Les journalistes apportent une plus-value à l'information, conclut Muriel Hanot. Mais à partir du moment où on a un opérateur qui facilite ou non l'accès à cette information, l'enjeu est dans l'accessibilité de cette information."

Nicolas Becquet ne pense pas que Facebook visera à devenir un grand media. "Ils vont avoir des stratégies plus subtiles pour être présent sans avoir besoin de mettre leur marque en avant. C'est ce qu'ils ont fait avec ces partenariats, et c'est assez intelligent."

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