Hiver 1960, la Belgique est à l'arrêt : retour sur la grève du siècle

Discours du syndicaliste FGTB André Renard
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Discours du syndicaliste FGTB André Renard - ©

En 1960, 'la grève du siècle' immobilisait la Belgique. Son motif : le projet de Loi Unique, reculant l’âge des pensions, augmentant l’impôt et rognant les allocations de chômage. Retour sur cette période mouvementée, en archives, mais aussi grâce à la fiction.

Les archives des grèves 60

Robert Scarpa, pour l’écriture de sa fiction 'La grève de mon père', a collecté toutes les archives des politiciens de l’époque. Il nous restitue l’histoire dans les propos tenus alors par les ministres et les  syndicalistes. 
Le tout donne une esquisse du fédéralisme en germes et une radicalité de ton qui tranche avec le politiquement correct d’aujourd’hui. 

Une réalisation de Pascale Tison, à écouter ici

Annie Massay nous raconte sa grève de l'hiver 60

Les souvenirs et les réflexions d’Annie Massay, secrétaire permanente au syndicat des employés de la FGTB à l’époque de la grève 60, et ensuite présidente de la Commission des femmes de l’Interrégionale wallonne de la FGTB (issue de la grève 60).

Réalisation : Pascale Tison

 

La grève de mon père

Robert Scarpa imagine un conte où il redonne une chance à l‘histoire à travers le personnage d’un père italien qui, après des réticences, se lance à corps perdu dans la bataille.

Son fils, le narrateur - incarné par Christian Crahay - nous raconte la grève de son père qui fut, aux yeux de l’enfant qu’il était, son plus beau cadeau de Noël.

La fiction est entrelacée aux archives d’époque qui viennent la relancer et lui donner son cachet particulier.
Une vingtaine de voix d’archives interviennent, d’André Renard, leader de la FGTB à l’époque ces événements, à Léo Collard, président du parti socialiste, Gaston Eyskens, premier ministre et au Roi Baudouin qui s’était marié le 15 décembre et avait interrompu son voyage de noces en Espagne pour revenir dare-dare dans une Belgique immobilisée.
 

Un voyage entre le réel et sa relecture, plus de 50 ans après.
 

Une réalisation en deux parties,
de Pascale Tison, Robert Scarpa et Pierre Devalet
pour Par Ouï-dire

Avec Christian Crahay, Jo Deseure et Angelo Bison
Avec l’aide du Fonds d’aide à la création radiophonique
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Ecoutez les deux épisodes de La grève de mon père

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Retour sur les faits

27 septembre 1960 : le Premier ministre Gaston Eyskens dévoile devant  la Chambre les grandes lignes d’un vaste programme d’austérité. C’est la "loi unique". Loi inique, selon ses détracteurs.

Face aux hausses d’impôts et aux ponctions dans les caisses de la Sécurité sociale, les réactions ne se font pas attendre : manifestations, arrêts de travail, du nord au sud du pays. Le mouvement ne tarde pas à se radicaliser, principalement dans les bassins industriels wallons. D'abord déclenché dans les services publics, le mouvement se propage rapidement dans tous les secteurs de Wallonie et dans les grandes villes de Flandre.
 

Début décembre 1960, c’est la grève générale. La "grève du siècle", quasiment insurrectionnelle, qui va durer 5 semaines.
 

A la mi-janvier 1961, le texte est quand même voté au Parlement, mais le gouvernement Eyskens n’aura pas le loisir de l’appliquer : les Chambres sont dissoutes et un nouvelle coalition rouge romaine prend les rênes du pays. Exit donc la loi unique. 

Il n'empêche, l’hiver 60, avec son début d’insurrection, avec ses quatre morts, va laisser des traces. 

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Extraits de la fiction 'La grève de mon père'

Je suis dans la maison de ma mère qui vient de décéder. Je dois tout vider. Dans sa commode, je retrouve des lettres de mon père. La première date de 1961, quelques semaines après la fin de la grève, celle qu’on a appelé la grève du siècle. Ces lettres me replongent dans mes 14 ans. C’est loin. Ça fait mal.

Mes parents s’appelaient Giovanni et Arlette. J’ai toujours trouvé que ces deux prénoms n’allaient pas ensemble. Pendant longtemps, j’aurais préféré qu’ils soient tous les deux belges ou tous les deux italiens.

Pour savoir qui j’étais, je montais sur le terril et j’allais regarder les trains qui roulaient de l’autre côté de la Meuse, sur la ligne Paris-Cologne. Je les comptais : ceux qui allaient vers Cologne, c’était pour ma mère ; ceux qui allaient vers Paris, c’était pour mon père.

(...)

Dans ma tête, la première grande manifestation du 14 décembre se mélange avec le mariage du roi Baudouin. Peut-être parce que le syndicat avait d’abord programmé la manifestation le jour du mariage, pour bien montrer la distance entre la royauté et les travailleurs.

Place Saint-Lambert à Liège, on était, paraît-il, 50.000. Les gens étaient venus à pied de partout. Et moi de Seraing avec mes copains de classe. Sur les banderoles, on lisait " Loi Unique, loi inique ", ou bien "Loi Unique, loi de malheur ".

Nous suivions un cercueil en bois surmonté d’un écriteau " Réservé à la Loi Unique ", juste devant une fanfare. Même si c’était l’hiver et qu’il faisait froid, les trottoirs étaient remplis de monde pour nous regarder défiler. Les gens applaudissaient et rigolaient en voyant le cercueil. Ils lançaient des blagues sur la Loi Unique et sur le premier ministre catholique Gaston Eyskens.

(...)

Roi Baudouin : " Et que Dieu protège tous ceux qui vous sont chers." (Roi Baudouin, Archives RTBF)

Mais Dieu a seulement protégé le gouvernement. Il n’a protégé ni mon père, ni le mariage de mes parents, ni les travailleurs qui réclamaient plus de justice sociale. Il n’a même pas protégé André Renard qui est mort un peu après les grèves. C’était le chef des syndicalistes wallons.

André Renard : " Et bien camarades, la Loi Unique tourne le dos aux formules que nous estimons devoir être appliquées. La Loi Unique, une fois de plus, frappe le petit. La loi est mauvaise dans son tout et c’est la Loi Unique toute entière que nous entendons rejeter " - Applaudissements de la foule.

(...)

 

Le soir du 21 décembre, 150.000 ouvriers et employés étaient en grève.

En deux jours, toute la Belgique s’est arrêtée : les administrations communales et provinciales, les écoles, les usines, les charbonnages, les trains, les grands magasins, les facteurs, les éboueurs et même les cinémas. Le port d’Anvers était bloqué. Il n’y avait presque plus d’électricité. Les journaux n’ont paru que sur 4 pages. Même le championnat de football a été arrêté.

Pour entrer à Liège en voiture, il fallait un laissez-passer du syndicat.

Ma mère n’a rien osé dire parce que beaucoup d’ouvriers catholiques faisaient la grève et elle ne devait plus nettoyer ses fenêtres tous les jours : il n’y avait plus de flammes dans les hauts-fourneaux, plus de fumée dans le ciel, plus de poussières sur les carreaux.

(...)

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VIDEO - EN 1998, Willy Estersohn, pour le magazine d'histoire 'Les Années belges', revient sur la grève du siècle.

VIDEO - JT du 20/12/2000, séquence sur les 40 ans de la grève de 60

Lisez aussi cet article de La Libre qui revient sur les grandes dates de la grève de 60 :
Les cinq semaines qui ébranlèrent la Belgique >

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