"Les gens sont médusés par ce léviathan qui sort de terre" - Histoire du Palais de Justice de Bruxelles

Le Palais de Justice de Bruxelles
Le Palais de Justice de Bruxelles - © THIERRY ROGE - BELGA

Le 15 octobre 1883 est inauguré le Palais de Justice de Bruxelles, en l’absence de son architecte et concepteur, Joseph Poelaert, mais en présence du Roi Léopold II.

L’érection de ce bâtiment d’exception porte en elle l’histoire de nos institutions judiciaires et de leur place dans la vie politique et sociale de notre pays, dans notre imaginaire commun et dans notre patrimoine.

Premier président de la Cour de Cassation, le Chevalier Jean de Codt revient pour nous sur les grandes étapes de cette histoire et de sa mémoire.

____________

En 1860, on décrète la construction d'un nouveau Palais de Justice à Bruxelles, l'ancien, situé Place de la Justice, étant devenu trop petit.

La première pierre du nouveau bâtiment est posée le 31 octobre 1866, sur la volonté du jeune Etat belge d'incarner, dans la pierre et au sein de la capitale, le pouvoir judiciaire et ses institutions.

A l'époque, la Belgique est un Etat complètement indépendant, souverain, libre et extrêmement riche. Elle est la 3e puissance économique au monde, après l'Allemagne et la Grande-Bretagne.

Cette architecture colossale est donc l'oeuvre d'une nation jeune, dynamique, sûre d'elle-même, qui veut proclamer ses valeurs de manière durable.

Par son emplacement, entre le Palais de la Nation et le Palais du Roi, le Palais de Justice affirme que le pouvoir judiciaire en Belgique possède un statut constitutionnel éminent, qu'il est l'un des trois pouvoirs, égal aux deux autres. 


Léopold Ier, roi fondateur

C'est Léopold Ier qui va donner l'impulsion de cette construction, parce qu'il est conscient d'impératifs politiques, urbanistiques, artistiques et judiciaires. C'est un roi fondateur, bâtisseur presque autant que son fils Léopold II.

Un arrêté royal lance un concours international d'architecture. Parmi les 28 projets, aucun ne convainc le jury. Dans ce jury, figure Joseph Poelaert, un architecte que Léopold Ier apprécie beaucoup, entre autres pour son Eglise Sainte-Catherine, son Eglise royale de Laeken, sa Colonne du Congrès et son Théâtre Royal de la Monnaie. C'est lui qui sera finalement choisi.


Joseph Poelart, architecte de l'extrême

Ses plans iront vers une monumentalité et une emprise au sol croissantes : plus de 2 hectares et demi au sol !

Le style est éclectique : du romain, du grec, de l'assyrien, du babylonien, de l'égyptien, du toscan. "Les gens sont médusés par ce léviathan qui sort de terre."

Pendant les 17 années de la construction, les budgets vont exploser. Joseph Poelaert ne respecte ni les délais, ni les budgets. La construction coûte tout de suite beaucoup plus cher que prévu, parce qu'il faut d'abord exproprier les 5 hectares de son emplacement, occupés par un quartier entier des Marolles et des jardins particuliers.

Sur 17 ans, la construction épuise des forêts, des mines, des carrières. De nombreux hommes y laissent leur santé ou leur vie. 

Son coût total est estimé à environ 45 millions de francs-or, ce qui équivaut à 4 milliards d'euros.

Le 15 octobre 1883 le Palais de Justice est enfin inauguré, en l’absence de son architecte et concepteur, Joseph Poelaert, entretemps décédé, mais en présence du Roi Léopold II et de la princesse Clémentine. Il y a énormément de monde et donc de nombreuses bousculades. Certains iront jusqu'à prélever des souvenirs, des lanières sont découpées dans les rideaux ou sur les fauteuils, des morceaux de meubles sont arrachés...
 

Les réactions de la population

"L'amour a succédé au désamour. Au départ, il était de bon ton de considérer que ce palais de justice n'était qu'une lourde pâtisserie architecturale de mauvais goût". De là, l'injure schieve architekt par les habitants des Marolles, dépossédés de leur quartier.

Mais peu à peu, les choses ont changé, surtout lorsque les Allemands ont occupé, dégradé, incendié les lieux, lors des deux guerres mondiales. "Ces atteintes majeures à un fleuron du patrimoine qu'on faisait semblant de ne pas trop aimer, a réveillé l'amour des gens. De même qu'aujourd'hui, l'abandon indigne dans lequel le palais se trouve, avec ce sarcophage d'échafaudages, réveille des sympathies pour le vieux mammouth", constate le Chevalier Jean de Codt.

 

Ecoutez ici la suite de cet entretien signé Nicolas Bogaerts.

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK