Les cabinets de curiosités, pour découvrir en s'émerveillant

Le Cabinet de Curiosités de Domenico Remps, vers 1690
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Le Cabinet de Curiosités de Domenico Remps, vers 1690 - © Wikipedia

Les cabinets de curiosités... des mots qui font rêver... Mais de quoi s'agit-il exactement ? Poussons la porte des fascinants cabinets de curiosités en compagnie de l'historienne de l’art Anne Hustache.

Le cabinet de curiosités est au départ un meuble à multiples tiroirs. Anvers en a fabriqué beaucoup, dont de magnifiques cabinets d'ébène incrustés d'écaille. On y rangeait mille objets hétéroclites, qui devenaient parfois de grosses collections qui prenaient de plus en plus de place.

Les cabinets seront donc placés dans des salles retirées, de plus en plus vastes, des chambres intimes où l'on se retirait du monde pour étudier, pour méditer, à l'inverse de la galerie où l'on accueillait le monde. Par extension, ces chambres retirées prendront à leur tour le nom de cabinets de curiosité.

Par 'curiosités', on entend ce qui nous étonne, ce qui nous émerveille, ce qui relève de la curiosité de savoir, de comprendre. Il ne s'agit donc pas de la curiosité devant le bizarre, précise Anne Hustache.
 

L'esprit des Temps modernes

Ces cabinets sont caractéristiques des Temps modernes, cette période qui va de la fin du Moyen Âge à la Révolution française. Cette pièce retirée apparaît d'abord en Italie, avec l'émergence au 15e siècle du studiolo, comme celui de Frédéric III de Montefeltro que l'on peut toujours voir dans son Palais Ducal à Urbino : une toute petite pièce garnie de boiseries travaillées en marqueterie, où l'on se retire pour admirer les choses du monde et où l'on place des éléments qui nous symbolisent.

On est en pleine Renaissance, on redécouvre les textes de l'Antiquité, les médailles, les sculptures antiques, et de là, on se rend compte que l'homme peut aussi découvrir le monde par les sciences qui lui sont propres : les mathématiques, l'anatomie,... On ne trouve donc pas dans ces cabinets que des objets précieux, des oeuvres d'art, qui sont faites par l'homme. Au départ, il s'agit bien de toutes les merveilles que compte le monde. 

"Au Moyen Âge, toute la connaissance est révélée, tout ce que dit Dieu doit être pris tel quel et tout ce qui ne rentre pas dans les vues de Dieu ne peut pas être accepté. Mais on va assister à un glissement, on commence à envisager le monde d'une autre manière. La Renaissance c'est aussi l'époque des grandes découvertes, l'espace devient mondial, on ramène des objets jamais vus auparavant : les nautiles, les fossiles, des merveilles extrêmement rares."


Naturalia, artificialia, exotica et autres scientifica

Du 16e au 18e siècle, on va procéder à une catégorisation scientifique des objets.

 - Il y a d'abord les naturalia : fossiles, coquillages, végétaux... On estime qu'il y a plusieurs règnes naturels, le minéral, le végétal... et on essaie de trouver des objets fascinants dans chaque catégorie. On se demande par exemple si le corail est un animal, un végétal ou de la pierre. Des scientifiques l'étudient, à l'aide aussi de textes antiques, de la symbolique, de la recherche de ses vertus... tout un réseau d'analogies qui permet de créer le monde entier.

"Le cabinet est un microcosme de tout ce qui est produit de merveilleux. Lorsqu'on essaie de comprendre toutes ces choses, c'est au fond pour essayer de comprendre le mécanisme de la création divine, à une époque où on reste très croyant."

- L'homme va très vite vouloir se mesurer à la nature, en insérant par exemple du corail dans une pièce d'argenterie. Il y a donc le désir d'unir dans ces cabinets le meilleur de la nature et le meilleur de l'homme, c'est pourquoi les oeuvres d'art y figurent. L'homme essaie de magnifier et de se mesurer à la merveille, il produira ce que l'on appelle les artificialia.

Des ateliers se développent au cours du 17e siècle, où l'on retravaille les objets, où l'on tourne des objets en bois ou en ivoire. L'ingenium, la manière de faire de l'homme, est tout aussi importante que la création divine.

- Les exotica sont des objets qui viennent de loin : ornements, vêtements de plume,...

- A partir du 16e siècle, on voit les cabinets de curiosités se doter d'horloges, les scientifica, des automates qui sont à la fois des instruments de calcul, de mesure du temps mais aussi une scène de personnages animés, comme la mort qui indique que le temps s'écoule.

On est fasciné par le corps humain et on trouve au 17e siècle dans les cabinets des petites figurines d'ivoire, représentant par exemple une femme enceinte, dont on peut ouvrir le ventre sur plusieurs couches.

Le corail, le musc, l'ambre gris ou jaune, la pierre d'aigle ou géode, la corne de rhinocéros, la dent de narval assimilée à la corne de la licorne, aux vertus de purification... le monde magique côtoie encore le monde scientifique. Ces collections vont générer un vrai trafic et des profits considérables.  


Quelques chambres d'art et des merveilles

On trouve des cabinets de curiosités partout en Europe. On en distingue deux types : les cabinets princiers et les cabinets des amateurs, comme ceux des médecins ou des jardiniers. Quelques exemples :

  • Le cabinet de Ferdinand II, qui date du 16e siècle, est resté dans son jus, à Innsbruck, dans le Tyrol, alors que la plupart des cabinets de l'époque ont vu leurs objets dispersés depuis bien longtemps. Cette kunst- and wunderkammer, ou chambre d'art et des merveilles est superbe et particulièrement intéressante : on y voit des peintures de monstruosités, qui sont aussi quelque chose que le monde a créé et que l'on doit étudier. Le cabinet princier comporte aussi des éléments de pouvoir, comme les armes ou les armures, c'est donc aussi un instrument diplomatique où l'on invite les plus grands de ce monde.
     
  • La famille de Habsbourg était particulièrement créative en la matière. Rodolphe II, l'empereur du Saint-Empire, a eu un cabinet extraordinaire qui débordait vers une ménagerie exotique dans les fossés du palais. Il adorait les objets liés à l'alchimie.
     
  • Les cabinets italiens, avec les studiolo. Isabelle d'Este à Mantoue avait une grotte artificielle à côté de son cabinet et collectionnait des objets de l'Antiquité, des médailles...
     
  • Au Palazzo Vecchio de Florence, le studiolo de Cosme Ier de Médicis, intéressé par la philosophie, qui y fait peindre les 4 évangélistes et la personnification des arts et des muses. Un mélange d'inspiration mythologique et religieuse que n'aura pas son fils François Ier, qui se créera lui aussi un magnifique cabinet de curiosités.
     
  • Les cabinets plus modestes d'apothicaires ou de jardiniers, modestes soit par manque d'argent, soit par manque de curiosité. Il y a par exemple les collections de bulbes ou de coquillages de John Tradescant, père et fils. On démarre avec peu d'objets, qu'on peut revendre pour en acquérir d'autres.

La gravure et l'imprimerie vont être d'une grande aide, pour amener dans son cabinet les représentations des objets qu'on ne peut pas acquérir. On va publier des livres, des planches qu'on va pouvoir faire circuler, échanger, comparer. Les amateurs qui sont davantage des scientifiques vont vouloir partager leurs connaissances, et inviter d'autres intéressés, des étudiants...

 

A côté de ces cabinets, on a des ateliers mais on a aussi des bibliothèques, pour pouvoir faire des recherches. C'est ainsi qu'au 16e et 17e siècle, le cabinet est vraiment un élément où la science fait des progrès : on étudie des objets réels, on se pose des questions et la classification va ainsi pouvoir se mettre en place.

Ces collections vont rejoindre plus tard les musées d'histoire naturelle.

Mais pourquoi le cabinet de curiosités va-t-il entrer en déclin ? Réponse ici, dans la vidéo d'Un Jour dans l'Histoire !

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