Léopold III, chronique d'un règne avorté

Le Roi Léopold III en 1934
Le Roi Léopold III en 1934 - © Willem van de Poll — Nationaal Archief

Le 25 septembre 1983, Léopold III, quatrième Roi des Belges, s’éteint. Son règne, le plus court de notre histoire, 17 ans, y compris les 6 ans de la régence du Pince Charles, s’était achevé avec la première abdication d’un souverain belge. On connaît les évènements qui ont conduit à la Question Royale, entre 1940 et 1951, mais d’autres raisons sont à relever dans l’enfance, la jeunesse et la formation de Léopold. A travers les archives de la Sonuma, voyons pourquoi un souverain qui avait tout pour réussir est resté bloqué dans une autre vision de la fonction royale en Belgique.
 

Le premier royal babies business

Lorsque Léopold naît à Bruxelles le 3 novembre 1901, il y a 40 ans que le dernier prince héritier en ligne directe est mort. Quand Albert devient père pour la première fois, c’est donc un beau conte de fées qui commence.

Pour la première fois dans la Belgique de 1901 à 1914, la présence d’enfants royaux est un élément de propagande, explique l’historien Francis Balace. On est dans l’époque de l’illustré à bon marché, de la carte postale, on assiste à un 'royal babies business' dans les médias, à une idéalisation des enfants royaux, Léopold, Charles et Marie-José, par ailleurs ravissants.

Pendant la Première Guerre Mondiale, les 3/4 de la propagande belge montreront le petit prince soldat. Un véritable culte est organisé pour lui, parallèlement au culte du Roi Albert.


De l’enfance à l’âge adulte

Léopold a 12 ans lorsqu’éclate la Première Guerre Mondiale. Il sera marqué par deux choses :

  • Il est déchiré parce que l’Allemagne est pour lui un pays familier, c’est le pays de sa maman, il y va en vacances chez sa grand-mère la duchesse de Bavière.
  • Il quitte Laeken et Ciergnon, il vit physiquement la guerre, subit les bombardements au Palais royal d’Anvers.

Son père lui parle comme à un homme et lui donne ce conseil : il faut que la Belgique ait une bonne armée, qu’il se préoccupe toujours du sort de l’armée et qu’il reste avec elle. Léopold voit son père comme un héros, comme un preux chevalier, comme celui qui a toujours raison. Comme lui, il a une horreur physique de la violence, de la mort et du sang. Cela le marquera jusqu’à la fin de sa vie.

Léopold est ainsi propulsé brutalement de l’enfance à l’âge adulte. Il suit la traditionnelle formation militaire, indispensable puisqu’il peut être appelé à commander l’armée, et toute naturelle dans la noblesse. Mais il n’est pas du tout militariste.

 

Entre tradition et modernité

En février 1934, lorsque Léopold III monte sur le trône, il se retrouve face à un monde en pleine crise économique, où se profilent déjà les risques de guerre depuis qu’Hitler est devenu Chancelier d’Allemagne en 1933. Il hérite de tous les chefs de département de la Maison de son père. Ce sont des hommes de la vieille école, qui ne lui seront pas toujours de bon conseil. Lui-même révère son père, l’exemple à suivre.

Entre Léopold III et le monde politique, il y a toujours eu un abîme d’incompréhension et de valeurs, explique Francis Balace. Il a été formé selon la méthode anglaise du discours du trône : le roi prend à charge ce que fait le gouvernement même s’il n’est pas d’accord : "Vous êtes MES ministres".

Léopold oscille entre tradition et volonté d’aller de l’avant. D’un côté, il est obsédé par le souvenir de son père et des prédécesseurs, il a la logique de la stabilité, du maintien des institutions. De l’autre, il a la volonté de gouverner en utilisant la capacité de plus jeunes personnalités, comme Paul van Zeeland. Il souhaite un renouveau, un ordre nouveau, un ordre profondément belge et national, qui n’a rien à voir avec celui de la caricature fasciste.


De la neutralité à la reddition militaire

Léopold III va intervenir dans la sauvegarde de la paix. Dès 1936, il est l’un des inspirateurs de la politique de neutralité. Il initie, avec Hubert Pierlot, la conférence de la paix internationale à Bruxelles, ce sera 'l’appel d’Oslo' du 23 août 1939.

Mais le 3 septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne, entraînant la France et le Royaume-Uni à lui déclarer la guerre. Léopold II, dès le lendemain à la radio, réaffirme la neutralité de la Belgique. Hélas il ne faudra pas longtemps pour que le conflit arrive chez nous, le 10 mai 1940. Pendant la campagne des 18 jours, la Belgique va faire ce qu’elle peut pour freiner les forces du Reich mais l’armée est rapidement acculée. Que faut-il faire ?

Les ministres pensent unanimement que la Belgique doit continuer la guerre aux côtés des alliés, depuis l’Angleterre. Mais pour le Roi, il est plus important de défendre le territoire et d’y rester avec son armée. Il choisit la reddition militaire, la Belgique capitule le 28 mai 1940 et on peut dire que cette date marque le début de la fin du règne de Léopold III. La France considère ce fait sans précédent comme une trahison de la part du Roi.

Hubert Pierlot, le 28 mai 1940, s’exprime sur la décision de Léopold III de cesser les hostilités sur le sol belge :

"Passant outre aux avis formels et unanimes du gouvernement, le Roi vient d’ouvrir des négociations séparées et de traiter avec l’ennemi. La Belgique sera frappée de stupeur. Mais la faute d’un homme ne peut être imputée à la nation tout entière. Notre armée n’a pas mérité le sort qui lui est fait. L’acte que nous déplorons est sans valeur légale. Il n’engage pas le pays. Aux termes de la Constitution belge que le Roi a juré d’observer, tous les pouvoirs émanent de la nation. Ils sont exercés de la manière établie par la Constitution. Aucun acte du Roi ne peut avoir d’effet s’il n’est contresigné par un ministre. Ce principe est absolu. Il est une règle fondamentale du fonctionnement de nos institutions. Le Roi, rompant le lien qui l’unissait à son peuple, s’est placé sous le pouvoir de l’envahisseur. Dès lors, il n’est plus en situation de gouverner car, de toute évidence, la fonction du chef de l’Etat ne peut être exercée sous le contrôle de l’étranger. "


La Question royale

Léopold III se trouve dans l’impossibilité de régner. Ne voulant pas quitter le territoire, contrairement au gouvernement qui, de France, partira à Londres, il se considère prisonnier des Allemands au château de Laeken. Puis ce sera la rencontre avec Hitler en novembre 40, le mariage avec Liliane Baels en 1941, et son testament politique en 44, juste avant sa déportation en juin.

Depuis le 28 mai 1940, tous les éléments propices à la Question Royale se mettent en place.

En mai 1945, la famille royale est libérée mais le problème né de la reddition, entre Léopold et le gouvernement, ne peut se résoudre. Il n’abdiquera cependant pas avant que son fils n’atteigne ses 18 ans : Baudouin devient prince royal en août 1950 et il accède au trône le 17 juillet 1951.

Rien n’est tout blanc ni tout noir. Léopold III a gagné son pari : sauvegarder les valeurs de la dynastie belge, mais cela lui a coûté son trône.

Ecoutez cette séquence réalisée par Gérald de Coster en collaboration avec les archives de la SONUMA.

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