Léonora Miano à propos du féminisme: "Il faut inventer d'autres mots"

Léonora Miano -
Léonora Miano - - © THOMAS SAMSON - AFP

Dans Rouge Impératrice, l’écrivaine franco-camerounaise Léonora Miano imagine une grande histoire d’amour au coeur de l’Afrique du futur. Un roman phare de cette rentrée littéraire, où se mêlent puissance féminine, spiritualité et rêves de panafricanisme.

Un continent unifié et sans frontières, où les défunts sont convoqués pour participer à la chose politique, où la puissance féminine règne… C’est l’Afrique de demain, rebaptisée Katiopa, que façonne Léonora Miano dans son nouveau roman. Dans cette fiction d’anticipation, ni cyborgs ni robots : l’écrivaine a tenu à préserver les êtres humains que nous sommes, fragiles et vieillissants, plutôt que de céder aux fantasmes transhumanistes.

Faire la paix avec l’autre en soi

Rouge Impératrice a été inspiré par les ateliers d’écriture qu’elle a animés à Lomé pour des jeunes togolais. Elle leur a emprunté leurs rêves de brassage interculturel à l’intérieur du continent, ainsi que l’idée d’une phase d’autarcie temporaire dont l’Afrique aurait besoin pour se reconstruire, indépendamment des institutions internationales. La romancière insiste également sur l’importance de “faire la paix avec la présence de l’autre à l’intérieur de soi”, cet autre “qui est venu un peu brutalement mais qui fait partie de nous aujourd’hui”. Faisant allusion à la colonisation, Léonora Miano invite à une forme de revanche pacifique, qui ne consisterait pas à “rendre les coups” mais à se réinventer, en posant un regard plus valorisant sur soi-même.

Katiopa, terre féminine et spirituelle

La spiritualité est au cœur de cette Afrique de demain: "Katiopa était connue pour son acceptation de la dimension irrationnelle de la vie, son attachement. aux messages de l’invisible, son aptitude à entrer en relation avec tout cela, sans chercher à le transformer”, écrit Miano. L’énergie féminine, “cette autre manière de régler les problèmes, de combattre, de vaincre”, se trouve ainsi valorisée. Cette puissance peut être incarnée tant par les hommes que par les femmes, précise l’auteure. Le masculin et le féminin sont deux forces souveraines, indépendantes, aussi incomparables que la terre et le feu, explique-t-elle :  "Si elles entrent en relation, il se produit des effets divers, mais chacune existe d’abord par elle-même et a ses multiples domaines de rayonnements." La connaissance de ces deux forces participait autrefois d’un enseignement spirituel initiatique en Afrique, qui se perd aujourd’hui. Par sa plume, Léonora Miano contribue à le réhabiliter. 

Les femmes du monde ont leurs histoires, leurs expériences, leurs luttes, et il n’y a pas de raison qu’il n’y ait qu’un seul mot pour nommer tout cela” - Lénora Miano

Ni féministe, ni afroféministe

Léonora Miano refuse toutefois l’étiquette de féministe, “par nécessité de souveraineté épistémologique” vis-à-vis de l’Occident : “Les femmes du monde ont leurs histoires, leurs expériences, leurs luttes, et il n’y a pas de raison qu’il n’y ait qu’un seul mot pour nommer tout cela”, déclare-t-elle. Loin de récuser la valeur du combat féministe, l’écrivaine plaide pour une réappropriation de cette lutte et de ce concept en fonction des espaces culturels. Elle prend l'exemple du mot lesbienne : "ce mot est tellement géographiquement et culturellement situé que ça apporte de l’eau au moulin de ceux qui veulent dire, en Afrique subsaharienne,  que c’est une pratique importée". Or, l'homosexualité féminine a toujours existé au sein de ces populations, "et on peut le démontrer", défend Miano. Le problème réside selon elle dans le manque de termes locaux pour nommer le vécu local.

"S'il n'y a plus de mots locaux, la réalité s'efface du vécu social." - Léonora Miano

Le terme d’afroféminisme ne la convainc pas non plus : “En France, l’afroféminisme est plus une manière de distinguer son vécu de femme noire de celui des femmes blanches. Je n’y entends pas tellement la demande d’égalité avec les hommes, mais bien la distinction que l’on veut faire entre soi et les autres femmes.” Miano déplore le manque d’esprit de sororité chez les féministes, leur difficulté à s’accorder et à se reconnaître les unes les autres.

Léonora Miano, Rouge Impératrice, Grasset, 608 p.

Ecoutez l’entretien complet de Leonora Miano dans l’émission “Dans quel Monde on vit” de Pascal Claude.

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