Le "victim blaming" ou quand la victime d'un meurtre est présentée comme coupable

Le traitement médiatique du meurtre d’Alexia Daval en France a trouvé un large écho chez nous, en Belgique. Les aveux de son conjoint, Jonathann Daval, trois mois après les faits, ont été abondamment commentés. Pour Safia Kessas, il s'agit surtout d'un festival de mots mal choisis, qui n’ont fait que victimiser le meurtrier.

Le public a assisté à un véritable festival dans le déferlement médiatique autour de l'affaire "Alexia Daval". Pour Safia Kessas, les mots étaient mal choisis car ils n’ont fait que victimiser le meurtrier : un "homme en larmes", "la deuxième victime", "sous pression", "par accident"... Et le fameux drame conjugal, n’a pas tardé. Certains médias ont servi de caisse de résonance, voire de tribune au discours de l'avocat de la défense, dès l'annonce des aveux de l'informaticien de 34 ans. Un discours de victimisation qui a tourné en boucle. "Jonathann va être jugé pour 3-4 secondes de sa vie, ce n'est pas un mauvais homme", a même estimé son avocat. "Mais pour étrangler, déplacer le corps de sa femme et le brûler, il faut plus que 3-4 secondes", estime Safia Kessas.

Des mots... et des images

Il y a les mots mais aussi des images qui ont privilégié la face du mari éploré. Des images d'archives où l’on voit le mari en larmes à chaque apparition, celui qui a tué " par accident ", qui " regrette ", car de " fortes tensions régnaient dans le couple " a-t-on entendu. On apprend même que l'épouse, celle dont le corps a été retrouvé carbonisé (oui oui), prenait un traitement hormonal pour tenter d'avoir un enfant, ce qui " provoquait chez elle des crises ". Sacrées hormones. On a par contre moins vu le visage d’Alexia et celui de ses parents. 

La victime qui devient coupable 

Quand la victime devient coupable, on appelle ça du victim blaming, par une justification du meurtre, comme ici, en utilisant un aspect de sa personnalité. Le meurtre d'Alexia Daval est emblématique du traitement journalistique des violences faites aux femmes. Dans le contexte de la vague #MeeToo et #BalanceTonPorc, elle a eu un effet fulgurant sur les réseaux sociaux. Et c’est bien le terme "féminicide" qui fait surface en lieu et place de drame conjugal ou familial. En Belgique, nous avons aussi été confrontés à un traitement médiatique pour le moins similaire dans le cadre d’une affaire où les corps sans vie d'une femme et de ses trois enfants ont été retrouvés dans une maison de Dworp, dans le Brabant flamand. La plupart des médias ont parlé de drame familial. Le père a mis fin à ses jours à Molenbeek.

Les violences faites aux femmes ? Rubrique "faits divers"!

Sarah Sepulchre, professeure à l’UCL qui mène une étude sur ces questions avec l’Association des Journalistes Professionnels (AJP), en a exposé récemment les premiers résultats. L’étude porte sur la presse quotidienne francophone. On y apprend déjà que les questions de violence contre les femmes font rarement les Unes des grands journaux, sauf si elles concernent des célébrités. Elles sont le lot de la rubrique " faits divers ". Elles ne sont pas examinées comme un problème de notre société, mais bien comme des événements individuels, perpétrés dans un cadre familial ou conjugal, sans remise en contexte. Beaucoup de récits se retournent contre les femmes victimes (passives, connotées négativement). Par contre, les auteurs de violence ont des profils paradoxaux (gentils, amoureux, pacifistes…). 

Les résultats de cette étude seront publiés au printemps 2018 par l’AJP et l’UCL.  

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