Le suffrage (semi) universel souffle ses 100 bougies

Joyeux anniversaire au suffrage (semi) universel, 100 ans ça se fête !
Joyeux anniversaire au suffrage (semi) universel, 100 ans ça se fête ! - © Tous droits réservés

Après l’ "égalité dans la souffrance", comme on dit au lendemain de la Grande Guerre, c’est le temps de l’égalité dans les isoloirs : 1 homme = 1 voix ! Un siècle de suffrage universel, cela se fête ? Anne-Emmanuelle Bourgaux porte son regard de constitutionnaliste sur les 100 ans du suffrage universel.

 

Depuis 1831, la Constitution taillait une costume politique sur mesure pour les élites. Lors des élections du 16 novembre 1919 et pour la 1ère fois, les bureaux de vote accueillent enfin, à parts égales, les bleus de travail, les sarraus et les redingotes.

 

100 bougies pour le suffrage universel, un grand moment de clarté démocratique ?

 

Oui, car le suffrage universel est nécessaire à la démocratie.

Mais derrière sa phosphorescence, il y a ses obscurités.

D’abord, coup de marketing du siècle : en 1919, le suffrage universel n’est que semi-universel puisqu’il exclut les femmes…

Ensuite, en 1919, les révolutions spartakiste et bolchévique sont à nos portes. Dans ce contexte, c’est la peur qui arrache le suffrage universel. ! Il doit donc être lu pour ce qu’il apporte,  la démocratisation du droit de vote, mais aussi pour ce qu’il évite, une démocratisation plus profonde de notre régime.

Le suffrage universel, c’est le fer de lance de la démocratie. Mais c’est aussi son bouclier.

 

Sur un malentendu ça peut marcher ?

Oui, un énorme malentendu. En 1919, tout le monde sait, dans la joie ou le regret, que pour démocratiser notre système, "de simples modifications électorales ne suffiront pas" - comme le dit le Premier Ministre de l’époque.

Une foule d’idées sont sur la table (consultation populaire, référendum, mandat impératif, …) qui seront in fine toutes rejetées car la démocratie fait encore terriblement peur . Par la suite, les réformes de l’Etat sont monopolisées par le fédéralisme : on discute la place et les pouvoirs des institutions au sein de l’Etat fédéral. Plus la place et les pouvoirs des citoyens au sein de la cité.

 

Un malentendu qui persiste ?

Oui, car le suffrage universel démocratise le droit de vote, pas la décision politique.

En découlent les critiques actuelles :

"le fossé" entre élus et électeurs, "c’est toujours les mêmes", "ils ne respectent pas leurs promesses".

Or en 1919, limiter la citoyenneté à la participation électorale résulte d’un choix : les élites déjà terrifiées par l’arrivée des masses dans les bureaux de vote ne vont pas en plus les accueillir dans l’agora !

Mais en 2019, comment expliquer le statu quo ?

 

Pour fêter son siècle, le suffrage universel serait donc à un tournant ?

Oui, et à un tournant majeur. A force d’être décevant, le suffrage universel risque d’être remis en cause.

Le Gouvernement flamand a déjà mis le doigt dans l’engrenage : supprimer l’obligation de vote

c’est réduire la représentativité du suffrage universel et donc affaiblir sa force démocratique. Or, c’est tout l’inverse qu’il faut faire : il faut revaloriser le suffrage universel, le booster, lui faire du bouche à bouche.

 

D'autres libertés démocratiques ?

Dans notre démocratie, les citoyens exercent leur citoyenneté par d’autres voies que le droit de vote : la liberté d’expression, le droit de manifester, la liberté de presse …

Ces formidables libertés sont garanties par notre Constitution depuis 1831. Mais là aussi la phosphorescence du suffrage universel leur fait de l’ombre.

Comme on l’a vu à Bruxelles lors de la manifestation Extension Rebellion ou lors des rassemblements de Gilets Jaunes cette année, le droit de manifester pacifiquement tend à s’asphyxier dans le gaz au poivre. Et la liberté d’expression à se noyer dans l’eau des auto-pompes.

Or, après un siècle de suffrage universel, beaucoup de citoyens ne se contentent plus de leur participation électorale tous les 5 ou 6 ans. Et c’est tant mieux !

La Belgique est donc face à un choix.

  • Soit elle contient, rejette, refuse et finalement réprime (sans doute demanière de plus en plus violentes) les revendications citoyennes, sociales et environnementales qui s’expriment dans la cité entre deux scrutins.
  • Soit elle poursuit enfin la démocratisation entamée et promise il y a un siècle.

Réécoutez l'oeil d'Anne-Emmanuelle Bourgaux dans Matin Première !

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