Le style de Franquin, Atome ou anti-Atome ?

Modeste et Pompon évoluent dans la modernité
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Modeste et Pompon évoluent dans la modernité - © Le Lombard-André Franquin

L'année 1958 n'est décidément pas une année comme les autres pour la Belgique. Parmi les résonances inattendues de la fameuse Exposition Universelle de Bruxelles, émerge le style 'Atome'.

Réalité esthétique tangible, fumisterie ou gag belge? Dans Franquin, l'anti-atome (Ed. PLG), un essai proche de l'étude historique, le critique de bande dessinée et de cinéma Nicolas Tellop s’intéresse à un style plus ou moins attaché au Journal Spirou des années 1950 et à son dessinateur phare, Franquin.

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Adoré par des générations de lecteurs, ce style 'Atome' est en réalité une invention apocryphe du facétieux auteur de BD hollandais Joost Swarte en 1977. C'est lui déjà qui avait inventé le terme 'ligne claire' en parlant du style d'Hergé.

Malgré l’image qui en est donnée habituellement, le style 'Atome' n’a pas seulement pour intention de fixer l’utopie optimiste de l’après-guerre, mais d’en interroger les zones d’ombre et l’inquiétude qui sourd déjà de toutes parts, illustrée dans les BD de Franquin, de Spirou à Gaston Lagaffe, en passant par Modeste et Pompon.

L’Atomium est l’ambivalent totem de ce style : à la fois culte du progrès bienheureux et signe des angoissants excès de la science.

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Le style 'Atome' lié à l'Expo 58 ?

"C'est une farce, totalement, nous dit Nicolas Tellop, inventée par Joos Swarte en 1977 dans une planche de BD parodique, qui met en scène un critique d'art qui fait à son dépanneur un cours sur le modernisme ludique, ou style atome".

Il renvoie à ce style de design et d'architecture développé dans les années 50 en Belgique, mais aussi dans le monde. On le trouve dans les films de Tati comme Mon oncle, dans les films de James Bond : un mobilier racé, stylisé, avec des formes rondes souvent associées au monde du jeu, comme le boomerang par exemple.

Dans cette BD de Joos Swarte, l'Atomium aurait soi-disant été nommé à partir du style, ce qui est tout à fait le contraire puisque l'expression a été créée en 1977, donc presque 20 ans après l'Expo 58. 

L'Expo 58 qui est l'aboutissement d'une décennie très joyeuse partout dans le monde. L'incarnation du rêve américain se propage un peu partout, l'idée d'une utopie dans laquelle les individus pourront s'épanouir à travers la consommation, le bien-être matériel,... une certaine idée du bonheur qui repose sur le divertissement. L'aboutissement aussi de tous les efforts réalisés.

Une mise en garde contre les dangers du progrès

Joos Swarte fait le lien entre les bandes dessinées Dupuis et le style atome, l'Atomium, le cristal d'atome de fer étant censé figurer les qualités industrielles, sidérurgiques de la Belgique, dans une prouesse architecturale. Alors qu'en réalité, il n'y a pas de lien avec Franquin, explique Nicolas Tellop. "Malgré ses dessins joyeux, colorés, Franquin n'était pas nécessairement acquis à la cause de la modernité et du progrès. Au contraire, il s'était rapidement rendu compte du danger du progrès, qui n'était pas forcément utilisé à bon escient et qui menait l'humanité dans une direction qui n'était pas forcément la bonne."

Les aventures de Spirou et Fantasio justement donneront à voir les inquiétudes liées à la guerre froide et son utilisation de l'atome. Avec cette question : quelle est la place de l'être humain dans un monde qui repousse sans cesse ses limites ? Franquin, par ses gags, cherche à déjouer les craintes liées à la menace atomique, aux progrès scientifiques, à désamorcer cette modernité. Ses personnages comiques dérèglent la belle machine mise en place par l'Expo 58.

Gaston désamorce la modernité

Le style anti-atome de Franquin serait en réalité une remise en question des promesses et de la vision du monde proposées par cette Belgique joyeuse des années 50, fixées dans l'expo 58. Toute cette mythologie du design et de l'industrie au service du bonheur et du confort individuel est mise à mal par Franquin.

Modeste et Pompon évoluent dans ce design moderne mais en subissent l'aliénation. Le design se retourne contre l'individu. Tandis que Gaston Lagaffe, à partir de 1959, donne un coup de pied dans la fourmilière du monde industriel et de son urbanisme aliénant. "Pompon en était la victime, Gaston sera son vengeur, par son inertie, sa paresse, ses inventions très moches qui désamorcent cette réalité de la modernité qui n'apporte rien de bon. Il invite à une révolte douce et paisible, à ne rien faire et à rêver", nous dit Nicolas Tellop.

Ecoutez ici les explications de Nicolas Tellop

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