Le Prince oublié

Charles de Belgique, une évocation en 4 épisodes
Charles de Belgique, une évocation en 4 épisodes - © DR

Charles le Régent et le Roi Léopold III : une longue histoire d’amour-haine unit ces deux frères. De l’enfance jusqu’à leur mort, ils entretiendront des relations complexes faites de jalousie, de déceptions et d’amertume. Eric Loze a enquêté et raconte le roman familial de ces deux hommes unis par le sang mais séparés par l’Histoire.

Charles et Léopold, héritiers de la dynastie belge, connaîtront des destins tragiques. Marqués à vie par la figure autoritaire de leur père Albert Ier et par l’attitude ambiguë de leur mère la Reine Elisabeth, ils ne parviendront jamais à exister l’un à côté de l’autre.

Des comédiens pour lire les lettres, les archives de l’époque et le récit d’Eric Loze commenté par Pascale Tison, Fabienne Pasau, Camille Dupon-Lahitte : un saut dans l’histoire intime et collective.

Une série documentée, en 4 épisodes, écrite par Eric Loze.
Réalisation : Adrien Pinet et Pascale Tison

Avec les voix de Jean Fürst, Philippe Drecq, Frédéric Dussenne,
Adrien Pinet, Pascale Vanlerberghe, Axelle Thiry,
Laurent Dehossay, Volker Krings, Marie Van Cutsem, Eddy Caekelberghs,
Alain Gerlache, Pascal Goffaux, Pascal Claude, Georges Lauwerijs

et avec les archives de la Sonuma
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1er épisode - La jeunesse et la formation

Charles-Théodore Henri Antoine Meinrad de Belgique, Prince de Saxe-Cobourg-Gotha, voit le jour le 10 octobre 1903, à l’Hôtel d’Assche, rue de la Science à Bruxelles. Il est le deuxième fils d’Elisabeth de Bavière et du Prince Albert, futur Roi des Belges.

Charles, le petit garçon oisif, rêveur, turbulent et désobéissant, le mal-aimé de la fratrie, plus proche de sa sœur Marie-José que de son grand frère Léopold, le premier dans l’ordre de succession, l’enfant modèle aux airs supérieurs qui a toujours recueilli les faveurs de sa mère, Elisabeth.

En ce début de XXème siècle, l’éducation des enfants royaux est sévère pour ne pas dire rigide. Albert et son épouse Elisabeth n’ont pas le goût de la fantaisie ni du laisser-aller.

La Première guerre mondiale éclate à l’été 1914. Face à l’avancée allemande, la famille royale se voit contrainte de quitter Bruxelles au mois d’août. Après un premier exode à Anvers, Elisabeth traverse la manche avec ses trois enfants pour trouver refuge en Grande-Bretagne, à Hackwood dans le Hampshire, au château de Lord George Curzon, un proche du Roi Albert.

A la fin de l’année 1914, il est de plus en plus évident que le conflit mondial s’enlise. Un retour permanent des enfants en Belgique est exclu. Le précepteur Nève de Roden conseille alors au couple royal d’envoyer Léopold et Charles au Collège.

Charles n’a pas douze ans lorsqu’il est séparé de sa famille. Il souffre de cet éloignement, ses notes et son comportement s’en ressentent.

Au fil de sa formation à Dartmouth, Charles prend de l’assurance. Malgré les conditions de vie très dures, il se sent de mieux en mieux, loin de la Cour et du Palais de Laeken. Il met d’ailleurs de plus en plus de distance entre lui et sa famille. Et en particulier, son frère Léopold avec qui les relations se sont considérablement refroidies. Il se sent incompris, mal-aimé, voire négligé par sa mère et méprisé par son frère Léopold.

Fraîchement diplômé, Charles doit désormais faire honneur à son rang et se voit contraint de participer aux obligations protocolaires de la famille royale. Mais au début des années trente, la coupe est pleine. Charles fuit les obligations, le Château de Laeken et le Palais royal de Bruxelles. Il se réfugie à la côte, au mépris de toutes les règles et convenances.

Jusqu’au décès d’Albert en 1934, les relations entre le père et le fils restent tendues, compliquées. Charles évite autant que possible de se rendre au Château de Laeken où résident ses parent, ce que regrette profondément Albert.

La mort d'Albert marque les deux frères mais Charles, le timide, sera humilié encore une fois lors du décès de son père.

 

2e épisode - La mort du père Albert Ier, la guerre

La Reine Astrid meurt brutalement le 29 août 1935 dans un accident de voiture à Küssnacht, en Suisse. Son époux, le Roi Léopold III, était au volant. Il s’en sort quasi indemne.

18 mois plus tôt, le 17 février 1934, c’est le Roi Albert 1er qui se tue lors de l’ascension d’un rocher à Marche-les-Dames.

Ces deux drames vont ébranler la Belgique.

De son côté, Charles n’est pas près d’oublier l’humiliation subie lors du décès de son père, Albert 1er. En séjour à Ostende lorsqu’il apprend le drame, il rejoint la capitale à toute allure pour assister à la mise en bière de ce père qu’il admirait tant. Or, Léopold est à l’étranger et n’arrivera que le lendemain. Par conséquent, le protocole se montre intraitable : même si Charles est arrivé le premier, il devra faire anti-chambre avant de saluer le Roi défunt. Il lui faudra même passer après son frère, le futur Roi, qui a le privilège de la préséance.  

Depuis l’accession au trône de son frère Léopold en 1934, Charles semble malgré tout revenu à de meilleures dispositions. Il remplit sans sourciller ses obligations protocolaires, ce qui a pour effet de rapprocher sensiblement les deux hommes. Mais la trêve ne dure pas.

Suite à plusieurs querelles, Charles disparaît peu à peu de la vie protocolaire. Dans l’adversité et l’isolement, Charles peut compter sur le soutien sans faille de son mentor, le baron Robert Goffinet.

La perspective d’une guerre se fait de plus en présente. Persuadé que le conflit est inéluctable, Charles assure son frère de son soutien et de sa totale coopération. 

Charles tient parole. Lorsque l’Allemagne nazie attaque la Belgique le 10 mai 1940, les deux frères sont côte à côte. Charles, nommé colonel au Premier Régiment des Guides un an plus tôt, participe aux opérations militaires comme officier de liaison. Il circule sans cesse entre le front et les différents postes de commandement. Il fait régulièrement rapport à son frère et aux généraux de la situation guère brillante dans laquelle se trouve l’armée belge. 

Léopold et Charles sont faits prisonniers par les Allemands le 28 mai 1940 puis escortés vers Bruxelles deux jours plus tard. Le Roi est assigné à résidence au Château de Laeken. Quant à Charles, il réside au Palais de Bruxelles. Contrairement à son frère, surveillé de près par la Wehrmacht, Charles vit presque sans contrainte la période d’occupation. Les Allemands lui prêtent peu d’attention. Il s’occupe activement du sort des prisonniers de guerre. Il s’engage dans l’Office de renseignement pour le paiement des arriérés aux prisonniers de guerre.

Une nouvelle pomme de discorde s’installe entre les deux frères en septembre 1941 lorsque Charles apprend que le Roi s’est remarié en secret avec Lilian Baels, la fille du gouverneur de Flandre occidentale. Un comble ! Léopold épouse une bourgeoise alors que 3 ans plus tôt, il a empêché Charles de se marier avec Jacqueline Wehrli, une roturière ! En conséquence, le Prince rompt sur-le-champ toute relation avec Léopold. Ils ne se reverront plus de toute la guerre.

Le 6 juin 1944, un grand espoir se fait jour :  les troupes alliées débarquent en Normandie. Ni une, ni deux, le Roi Léopold III, ses trois enfants et la Princesse Lilian sont déportés dès le lendemain vers l’Allemagne. Mais Charles reste introuvable. Personne ne sait où il se cache…

Le 12 septembre, soit au lendemain de son retour dans la capitale, Charles apprend ce que l’on attend de lui : exercer la régence, soit assurer l’intérim sur le trône en attendant le retour de son frère, prisonnier en Allemagne.

La veuve du Roi Albert 1er a cru en ses chances et n’avait jamais imaginé que l’on proposerait cette fonction à son fils cadet. C’est donc une Elisabeth pleine d’amertume qui reçoit le futur Régent, le soir tombé, au château de Laeken. A ses yeux, Charles n’a ni la légitimité ni les qualités pour remplir cette fonction qu’elle aurait tant voulu exercer.

3e épisode - L'impossibilité de régner pour Léopold III et la Régence de Charles

Le Prince Charles prête serment devant les Chambres réunies, le 21 septembre 1944. Dès cet instant, le Comte de Flandre devient Régent. Cela signifie qu’il remplace le Chef de l’Etat, son frère le Roi Léopold III, qui se trouve en Allemagne, prisonniers aux mains des Allemands.

Le Régent forme son cabinet dans lequel aucun des conseillers de Léopold III ne trouve place. Charles déteste littéralement l’entourage de son frère qu’il considère comme intriguant et responsable des malheurs qui ont frappé la monarchie.

Charles se lance dans ses nouvelles fonctions tambour battant. Il multiplie les apparitions publiques, rencontre la population, déjeune avec le Roi d’Angleterre, reçoit le général Eisenhower et va saluer Winston Churchill à Londres.

Mais l’état de grâce est de courte durée. La Belgique est au bord de la famine. Le gouvernement est incapable de soulager une population aux abois. Le climat devient délétère.

En février 1945, à bout de souffle et sans ressources, le gouvernement d’union nationale d’Hubert Pierlot jette l’éponge. Il laisse la place au gouvernement d’Achille Van Acker.

De son côté, le Régent fait désormais profil bas. La fin de la guerre s’annonce de plus en plus proche. Le retour de son frère, le Roi Léopold III, n’est plus qu’une question de semaines, pense-t-il. Charles laisse donc de côté certaines prérogatives, préfère l’ombre à la lumière, s’excusant presque d’être encore là.

Quant à la classe politique, elle s’agite, elle se positionne en vue d’un retour prochain du Roi en exil. En ce début d’année 1945, les pro et anti-léopoldistes fourbissent leurs armes.

Le 8 mai 1945, l’Allemagne nazie capitule sans condition. Le même jour, les autorités belges apprennent que Léopold III et sa famille ont été libérés la veille par les Américains. Ils étaient détenus à Strobl, en Autriche. Tous sont sains et saufs. C’est à ce moment que le Roi est informé que son frère Charles exerce la régence depuis la libération de la Belgique en septembre 1944.

Malgré la pression maximale et une certaine forme d’intimidation exercée sur lui et sa famille, le Roi refuse d’abdiquer.

Il constate qu'il lui est impossible de revenir en Belgique, tant que les socialistes, les libéraux et les communistes dans une moindre mesure tiennent les rênes du pouvoir.

Comme pour confirmer les craintes de Léopold III, le 19 juillet 1945, ces mêmes partis votent une loi au Parlement qui indique que le Roi ne récupèrera pas ses pouvoirs constitutionnels tant que la Chambre et le Sénat n’approuvent pas ensemble la fin de l’impossibilité de régner. En clair, Léopold III est contraint à l’exil, jusqu’à nouvel ordre.

Les Belges retournent aux urnes le 4 juin 1950. Les Catholiques emportent la majorité absolue au Sénat et à la Chambre. Ils font voter sans tarder la fin d’impossibilité de régner du Roi.

L’heure du retour a enfin sonné pour Léopold III. Plus de 6 ans après sa déportation par l’armée allemande, Le Roi revient en Belgique le 22 juillet 1950. Dès l’instant où Léopold III pose son pied sur le tarmac de l’aéroport, le Régent est démis de ses fonctions, séance tenante…

Photo : Belgaimage

4e épisode - Le retour de Léopold III et la Question royale

Le Régent Charles cesse d’exercer sa mission dès l’arrivée de son frère sur le sol belge. Il reprend instantanément son rang, celui de Prince et occupe la place qui était la sienne auparavant : celle du frère cadet, à l’ombre du Roi. Léopold III n’a même pas eu un mot pour son frère, dans son discours prononcé à la radio.  

Depuis la côte belge où il se morfond, Charles apprend non sans délectation que son frère abandonne la couronne, au profit de son fils Baudouin. 10 jours seulement après son retour au pays, Léopold III renonce au trône, au matin du 1er août 1950.

Mis sous pression par les socialistes et les communistes wallons bien décidés à mettre le pays à feu et à sang s’il se maintient, Léopold III est également lâché par le Parti catholique peu enthousiaste à l’idée de voir la Belgique déchirée par une guerre civile. Dès lors, le Roi n’a d’autre choix que de renoncer à ses pouvoirs constitutionnels, en faveur de son fils le Prince Baudouin.

Mais à cet instant, Baudouin n’a que 20 ans : il n’a pas encore atteint la majorité légale qui lui permet d’être Roi. Il devient alors Prince royal et doit attendre le 17 juillet 1951 pour prêter le serment constitutionnel qui l’installera sur le trône, après l’abdication formelle de son père qui aura lieu le même jour.

A la fin du mois d’août 1950, Baudouin charge son chef de cabinet et le grand Maréchal de la Cour d’expulser Charles des appartements qu’il occupe dans l’aile gauche du Palais de Bruxelles. Cette salve tirée sans sommation par Baudouin, Charles ne l’a pas vue venir. D’autant que l’ancien Régent était persuadé qu’il pouvait jouer un rôle de conseiller auprès de son neveu ou à défaut, exercer un mandat d’ambassadeur itinérant chargé de représenter la Belgique à l’étranger.

Charles revoit régulièrement sa fille Isabelle dont il est le tuteur légal depuis 1951. Il refuse toutefois de la reconnaître officiellement.  Par ailleurs, le Prince commence à reprendre contact, timidement, avec sa mère, la Reine Elisabeth. C’est elle qui fait le premier pas : elle a désormais 75 ans et se dit prête à tout oublier pour se réconcilier avec Charles, avant sa mort. Ils se reverront régulièrement dès 1955, jusqu’au décès d’Elisabeth en 1965.

Le Prince choisit de s’installer définitivement près d’Ostende, au Domaine royal de Raversijde qu’il a fait rénover après la guerre. Il vit à l’écart de toute activité protocolaire : il ne se rend à aucune cérémonie officielle tout en se plaignant régulièrement de ne jamais être invité. C’est ainsi qu’il n’assiste pas au mariage d’Albert et Paola, ni au mariage de Baudouin et Fabiola ni aux funérailles de sa mère, la reine Elisabeth.

Durant ses années d’errance, le Prince se consacre ardemment à la peinture et connaît un certain succès sous le nom de Karel van Vlaanderen. Il multiplie les conquêtes d’un soir mais on lui connaît peu de relations stables.

Peu de temps avant sa mort, en 1982, Charles fait savoir qu’il souhaiterait revoir son frère. Cette tentative donne lieu à un dernier échange épistolaire entre les deux frères. Léopold, plein de rancœur et d’acrimonie, fait échouer cette tentative de rapprochement. Ils ne se reverront jamais. Tous deux disparaîtront en 1983, Charles en premier puis Léopold quelques mois plus tard.

Photo : Belgaimage

Le Prince oublié – sources et bibliographie

  • Rien Emmery, Charles de Belgique, Racine, 2007
  • Gunnar Riebs, Charles, Comte de Flandre, Prince de Belgique, Régent du Royaume, Labor, 2004
  • Léopold III, Pour l’Histoire, sur quelques épisodes de mon règne, Racine, 2001
  • André de Staercke, Mémoires sur la Régence et la Question royale, Racine, 2003
  • Paul-Henri Spaak, Combats inachevés, Fayard, 1969
  • Michel Dumoulin, Spaak, Racine, 1999
  • Alfred Bastien, Journal intime d’Albert 1er à Baudouin 1er, Racine, 2005
  • Patrick Roegiers, La Spectaculaire histoire des Rois des Belges, Perrin, 2007
  • Jacques A.-M. Noterman, La République du Roi, J.-M. Collet

Archives sonores issues des collections de la SONUMA, l’entreprise qui préserve et valorise le patrimoine audiovisuel de la RTBF, et extraites des émissions et captations suivantes :

  • Le Journal télévisé
  • Le Journal parlé
  • Les Années Belges
  • Jours de Guerre
  • Tribune politique de Paul-Henri Spaak, pour le Parti socialiste
  • Prestation de serment du Régent
  • Prestation de serment du Roi Baudouin 1er
  • Abdication du Roi Léopold III
  • Funérailles de la Reine Astrid
  • Funérailles du Prince Charles
  • Funérailles du Roi Léopold III
  • Interview de la Reine Elisabeth
  • Discours du Roi Albert 1er
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