Le prêtre Gabriel Ringlet : "Amélie Nothomb fait oeuvre de salubrité publique

Amélie Nothomb et Gabriel Ringlet : rencontre inédite de deux assoiffés
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Amélie Nothomb et Gabriel Ringlet : rencontre inédite de deux assoiffés - © Tous droits réservés

Dans Soif, Amélie Nothomb réécrit la Passion du Christ à la première personne. Un roman audacieux, qui a gagné l’adhésion du prêtre et écrivain Gabriel Ringlet. 

Prendre la plume au nom de Jésus, le faire protagoniste et narrateur d’une fiction, insuffler de l’imaginaire – et de l’humour ! – dans le récit de la Passion… Tel est le pari que risque Amélie Nothomb dans son dernier roman. Loin d’être choqué par une démarche si peu orthodoxe, le prêtre Gabriel Ringlet salue le regard singulier de la romancière sur la souffrance du Christ, sur la mort, sur l’acte de croire.

Nothomb, nouvel acolyte de Ringlet

Il l’a d’ailleurs conviée à concélébrer la messe du Vendredi Saint au prieuré de Malèves-Ste-Marie dans le Brabant Wallon au printemps prochain. La lecture de l’Évangile sera entrecoupée de passages du roman lus et commentés par son auteure. Pour le prêtre, qui invite chaque année un artiste à cette occasion, l’Évangile n’est pas achevé : “Les écrivains, les gens de théâtre et de cinéma, par leur imaginaire, permettent à ce texte d’encore vivre”. À travers son roman, Amélie Nothomb “donne à ce texte son universalité”.

Une mystique sans religion

"Amélie Nothomb fait œuvre de salubrité publique" - Gabriel Ringlet

L’admiration est mutuelle : “Gabriel Ringlet est mon prêtre préféré. Contrairement aux autres prêtres, il comprend tout et ne condamne jamais”, déclare Amélie Nothomb, enchantée de l’invitation qu’elle a reçue. “Si toute l’Eglise était comme lui, je n’aurais aucun problème avec l’Eglise”, poursuit-elle. Se décrivant comme une “mystique sans religion”, elle conçoit la foi comme un courant vertical, une soif permanente et inassouvissable qu’elle ressent depuis l’enfance.

Dès les premières années de sa vie, Amélie sent une voix murmurer au-dedans d’elle : “Souviens-toi, c’est moi qui vis en toi”. Lorsqu’elle comprend, à l’adolescence, que Jésus a souffert sur la croix, sa relation à Lui se complexifie : “Comment concevoir qu’un être qui aime à ce point, qui est le champion absolu de l’amour, ait pu trouver acceptable de se sacrifier, d’accepter le supplice pour nous sauver ? Quel sens une telle aberration pouvait-elle avoir ?"

Par son activité d’écriture, qu’elle envisage comme un acte de suprême présence semblable à la prière, elle imagine Jésus sur sa Croix, regrettant de ne pas s’être dérobé à la crucifixion. C’est d’ailleurs cette réflexion sur la souffrance que souligne Gabriel Ringlet dans le roman nothombien : en montrant que Jésus déteste la Croix, dit-il, “Amélie Nothomb fait œuvre de salubrité publique”. “Jésus a été fragile jusqu’au bout, il a refusé de toutes ses forces cette souffrance”.

Corps et âme

Le rapport au corps, très présent dans le roman, fait également l’objet d’une riche discussion entre Nothomb et Ringlet. L’écrivaine déplore le mépris du corps au profit de l’esprit que nous inculque la civilisation occidentale, et qui l’a d’ailleurs menée à l’anorexie pendant sa jeunesse. Quant à Gabriel Ringlet, il rappelle que l’incarnation de Jésus a désarçonné Dieu en le faisant quitter son ciel. En prenant chair, Jésus aurait converti son père : “Le Dieu tout-puissant, qui surplombait et jugeait les hommes, vole en mille morceaux.” Le corps est donc au cœur de la démarche spirituelle, bien que cette dimension soit trop souvent négligée dans le christianisme.

À l’écoute des morts

"Si vous aimez vos morts, faites leur confiance au point d’aimer leur silence" - Amélie Nothomb

Gabriel Ringlet a aussi été touché par les pensées d’Amélie Nothomb sur la mort. Si vous aimez vos morts, faites leur confiance au point d’aimer leur silence, écrit-elle dans Soif. Les gens qui meurent sereinement peuvent rejoindre le grand silence et je crois qu’il faut être très heureux pour eux, même s’ils ne répondent pas à vos questions”. Ces propos résonnent comme une expérience pour Ringlet, qui accompagne des patients en soins palliatifs. “Nos défunts restent présents dans nos vies, mais c’est une expérience très privée, très silencieuse, très secrète. Il faut descendre très loin en soi. C’est dans ce loin en soi que ceux qui nous ont quittés sont encore présents et nous font vivre”, confie-t-il.

Amélie Nothomb, Soif, Albin Michel, 162 p., 17,90€ (retenu sur la première liste du Prix Goncourt 2019)

Ce dimanche, Pascal Claude a fait dialoguer Amélie Nothomb et Gabriel Ringlet dans "Et Dieu dans tout ça". Une rencontre inédite entre deux assoiffés, qui rompt avec les sorties médiatiques habituelles de la célèbre romancière.

Ecoutez Amélie Nothomb et Gabriel Ringlet dans "Et dieu dans tout ça ?"

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