"Le Presbytère", un premier roman où le malaise transpire à chaque ligne…

"Le Presbytère", un premier roman signé Ariane Monnier et publié chez JC Lattès, un roman dont probablement, on va parler. Un roman qui a au moins la force de " Chanson douce " de Leïla Slimani, le Prix Goncourt 2016, cette terrible histoire de nounou qui tue les enfants, qu'on dévore en une nuit, horrifié dans son lit...

Le presbytère, c'est le lieu où tout se passe ici, pratiquement en huis-clos, c'est la maison.

C'est comme ça que ses occupants l'ont surnommée, logiquement, parce que jadis, c'était un presbytère.

C'est en France, à la campagne. Une grande maison pleine de recoins. Un endroit dont les pièces transpirent d'histoires, pas toujours des plus gaies.

C'est là que Balthazart et Sonia s'installent dans les années 70.

Il est médecin, elle ne termine pas ses études de lettres : elle sera femme au foyer.

Ils ont un deux, trois, puis quatre enfants.

Balthazart trouve très important de leur élever l'âme, de les préserver des turpitudes du monde ici-bas. Il refuse qu'ils aillent à l'école publique tant que leur âme est malléable, la mère devra leur faire la classe à la maison, ce qu'elle fait quand elle le sent, parce qu'à la place Sonia préfère s'oublier dans des activités futiles, se mirer, se coiffer, se maquiller, se changer, et parfois se donner en spectacle, au sens propre. Elle joue, elle danse devant des amis. On la sent dépressive, absente. Presque morte à l'intérieur, déjà brisée par Balthazart, détestable par petites touches, par ses intonations, par sa manière de casser des noix. À la maison, le règlement, c'est l'affaire du mari. Qui se sent une belle âme raffinée, qui se rêve artiste... Il aime le clavecin, la grande musique, il en joue un peu d'ailleurs, il rencontre des amis qui en jouent aussi, c'est merveilleux, il ne leur faut rien de plus, rien d'autre que ce presbytère et le petit monde à part qu'ils se sont créés. Sans radio, sans télé, sans limonade ni jouet en plastique, sans modernité, considérée comme vulgaire.

Balthazart se met souvent en colère contre ses enfants, quand ils ne témoignent pas suffisamment d'enthousiasme envers la vie, la musique, les arts. Il distribue les punitions, il met ses fils tout habillés sous la douche, il brûle le violon de l'aîné, qui ne met, selon lui, pas assez de cœur à faire ses gammes. Ses enfants sont des privilégiés et ils le remarquent à peine, pense-t-il, et ça le met dans des états épouvantables. On ne sait jamais quand ça va tomber, quand Balthazart va sortir de ses gonds.

Il est très attentif aux détails. Quand la table est mal mise, quand les cuillers en argent ne sont pas à disposition alors que sa femme sait très bien qu'il préfère se priver de manger que manger sans ses cuillers, il fait valdinguer la nappe et tout ce qui se trouve dessus.

Ça, c'est pour Balthazart, et l'horreur discrète qu'il instille dans le quotidien des siens.

Et puis il y a un jeune garçon qui vient souvent leur rendre visite, c'est comme un troisième fils, c'est Tanguy. Tanguy est un gamin qui a été maltraité par ses parents, mal nourri, et Balthazart et Sonia sont heureux de l'arracher à sa misère.

Pour les enfants, Tanguy est une bouffée d'air, une fenêtre ouverte vers l'extérieur.

Et puis il y a ces amis mélomanes qui accueillent de temps en temps l'aîné de la famille chez eux, Clément dort là-bas, le mari lui donne beaucoup de liberté mais aussi, de tendresse.

À la maison, doucement, lentement, c'est la torture. C'est subtil. Ce sont des cadeaux donnés puis repris, ce sont des petites humiliations, c'est une manière de dire que les enfants sont indignes de ce père si raffiné, si grand, qu'ils ont tant de chance d'avoir.

Les enfants grandissent comme ça, serviles, comme ils peuvent.

On sent le drame arriver, silencieusement, sourd, les petits sont cernés.

Le drame, c'est bien sûr l'abus, dans tous les sens du terme, et la manière perverse dont cet abus s'insinue prend le temps, sournoisement, et ça le rend encore plus insoutenable.

Rien n'est explicite, tout est dit avec infiniment de délicatesse, la délicatesse dont le père se réclame, et le récit n'en est que plus fort.

Ariane Monnier est un écrivain, un vrai, son style épouse parfaitement son récit. Elle a une écriture déliée, délicate, florale. La narration oscille entre description des lieux et dialogues, monologues souvent, de Balthazart, en style direct, sans guillemets, on passe de quelque chose de très écrit à quelque chose de tout à fait oral, et la logorrhée des adultes très content d'eux, qui s'étire parfois longuement, donne la nausée.

C'est tellement puissant que c'est parfois difficile à lire, qu'il faut s'arrêter, respirer, se rappeler que c'est une fiction même si Ariane Monnier s'est inspirée de choses entendues dans des procès d'assises, Elle est anthropologue, elle a beaucoup observé le monde judiciaire.

Et elle publie là un roman impressionnant de maîtrise, où le malaise transpire à chaque ligne, terriblement anxiogène, proche de l'épouvante, où le décor, cette maison-prison, cette maison-monde, est un personnage capital.

C'est un livre qui va vous hanter...

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