"Le pire poste dans une usine c'est celui face à une horloge"

" Le pire poste dans une usine c'est celui face à une horloge "
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" Le pire poste dans une usine c'est celui face à une horloge " - © Tous droits réservés

À quoi ressemble le quotidien d’un ouvrier intérimaire dans l’agroalimentaire? Joseph Ponthus nous plonge dans l’univers des conserveries de poissons et des abattoirs bretons. Il signe "À la ligne. Feuillets d’usine" où il explique son expérience, son vécu, ses réflexions d'un univers pénible et difficile. Il était l’invité de Pascal Claude dans "Dans quel Monde on vit?".

À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie, avec une infinie précision, les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer. 
Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes.

"À la ligne" raconte donc l'expérience d’ouvriers dans des usines de Bretagne. Pendant deux ans, Joseph Ponthus, 40 ans, a retranscrit ses histoires d’intérimaire; des conserveries de poissons à l’abattoir. Car Joseph Ponthus n'a en fait pas toujours travaillé dans des grandes usines. Il a suivi sa compagne et a abandonné un poste d'éducateur dans la région parisienne.

Depuis lors, il a égrené des expériences dans le secteur industrielle assez "variées". Il évoque notamment un poste d'égoutteur de tofu ou encore de trieur de crevettes post-cuisson, un poste qui, de toutes ses expériences, a été un de ses favoris.


Je travaillais dans un immense atelier, les crevettes arrivaient par tonnes et mon rôle était de vérifier qu'elles soient bien cuites avant qu'elles partent vers le supermarché. L'avantage de ce poste c'est que quand on était dos aux chefs, on pouvait manger des crevettes en douce.

L'usure du main comme un symbole

Après presque plus d'un an et demi au poste dans une usine, les mains de Joseph Ponthus étaient déjà marquées à tout jamais par ce travail harassant.

"J'avais des mains de pianiste, et je n'étais plus capable de mettre mon alliance. Mes mains ont beaucoup forcies et étaient remplis de cornes. Pendant tout un temps, je n'étais plus capable de fermer les doigts.

Ce travail est pénible dans le froid, on prend et on manie des couteaux sur des animaux dont la rigidité cadavérique est "costaud" il faut y aller."


" Les mains, ce sont la tête de l’ouvrier, c’est son outil de travail."


 

Joseph Ponthus, un OVNI ?

Il est vrai qu'il pourrait paraître étonnant de voir un profil comme celui de Pascal Claude au sein d'une usine. Une interrogation de Pascal Claude à laquelle Joseph Ponthus répond ceci.

Joseph Ponthus a-t-il rencontré des profils semblables au sien dans ses différents postes? Sans aucune certitude, car son travail ne lui a pas forcément permis ce genre de discussion, Joseph Ponthus n'a pourtant pas le sentiment d'être un cas isolé.

"Il faudrait déjà qu’on parle entre ouvriers. Lorsqu'on est ouvrier, les seules choses dont on parle, c’est l’heure de fin de journée de travail. On ne se raconte pas spécialement nos vies. Je ne pense pas être un cas isolé."


La plupart sont des petites gens dans le sens le plus noble du terme,

ils n'ont pas nécessairement d’éducation scolaire,

mais ils ont par contre une vraie éducation humaine, du vrai bon sens et grande générosité


 

Le rapport au temps, aux collègues

Joseph Pontus explique que l'endurance au travail, la capacité à produire dur et fort vite est la capacité essentielle pour être reconnue et estimée par ses collègues. Car si on est efficace, on peut se libérer 10 ou 15 secondes et aider le collègue en difficulté. "Les tires au flanc sont complètement mis sur la touche et méprisés" explique l'auteur du livre. 

Le pire rapport que l'on puisse entretenir selon lui, c'est lui du temps. Le pire poste dans une usine, explique-t-il, c’est celui face à une horloge car on est constamment face au temps qui ne passe pas.

Et puis l'usine fait oublier la notion même du temps, selon l'auteur. L'usine "bouffe le corps et l'esprit".

À l'usine, Joseph Ponthus explique également qu'on n'a pas forcément le temps de pouvoir s'exprimer sur ses états d'âme. "On en chie mais on ne dit rien, il y a une forme de pudeur et de posture viriliste."


On ne montre pas ses sentiments. Dire ses sentiments, c’est une affaire de riches financiers et intellectuels. Qu’est ce qu’on va dire ? Qu’on en chie, qu’on a mal ? Ça ne va pas faire avancer le truc plus vite de dire qu’on a mal. Donc on encaisse, on travaille pour soi pour les autres.


 

 

Continuez à écouter la suite de l'émission pour entendre comment l'expérience de travail à l'usine a été la plus belle expérience de sa vie comme la plus difficile, et a permis à Joseph Ponthus de découvrir des facettes de lui-même jusque-là complètement insoupçonnées.  

 

 

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