Le Palais de Justice de Bruxelles, ce lieu de tous les possibles, de tous les mystères

Le Palais de Justice de Bruxelles, ce lieu de tous les possibles, de tous les mystères
Le Palais de Justice de Bruxelles, ce lieu de tous les possibles, de tous les mystères - © Pixabay

C’est le bâtiment de tous les superlatifs. Admiré par beaucoup, Victor Horta en tête, l’œuvre de Joseph Poelaert est pourtant souvent l’objet d’un désamour, inversement proportionnel au vertige qu’il provoque. Il est tellement présent dans le paysage et l’histoire belges que tout le monde pense connaître ce mastodonte, créé par Poelaert et inauguré en grande pompe le 15 octobre 1883. 136 ans plus tard, le Palais de Justice fait encore l’objet de beaucoup de fantasmes.

L’auteur de BD François Schuiten lui voue un véritable culte. Dans Le Dernier Pharaon, il imagine que cet édifice abrite un passage secret vers les pyramides d’Égypte.

De son côté, l’architecte Thierry Henrard, qui consacre une maîtrise au Palais de Justice, met toute son énergie à mieux comprendre ce bâtiment qu’on pense trop connaître.

A eux deux, ils nous font entrer dans le mystère de ce palais.

_____________________

"C’est une rencontre, un éblouissement, un choc, face à un bâtiment extrêmement mystérieux, puissant, écrasant, qui domine la ville. Cette construction a l’air d’être infinie, un immense escalier devait traverser les Marolles. C’est un projet colossal. Chaque fois qu’on tourne autour, qu’on le découvre, on a le sentiment qu’on n’a encore rien compris, qu’on n’a saisi qu’une toute petite partie de ce qui en fait vraiment un objet de fascination."

François Schuiten est obsédé par le Palais de Justice. Il l’a d’abord accompagné d’un regard enfant, puis d’un regard de dessinateur, puis en tant que raconteur d’histoires. Il a eu envie de le situer dans l’album Brüsel, où il imaginait une ville en négatif sous le palais, et puis dans bien d’autres. Inlassablement, il le revisite. Aujourd’hui, avec Le dernier Pharaon, il imagine un passage vers les grandes pyramides d’Égypte.

Les points de vue qu’offre le palais sont extrêmement multiples et extrêmement différents. "Il est très paradoxal : sa silhouette de loin n’a rien à voir avec la façon dont on va l’approcher. Il y a des aspects troublants, où brusquement on a l’impression d’être dans un autre monde, c’est une autre architecture.
Et quand on le voit des Marolles, à travers les ruelles, comment sa silhouette apparaît et disparaît, c’est une approche encore complètement différente que de le voir de la Place Poelaert. C’est ça qui le rend si passionnant, c’est comment Poelaert l’a théâtralisé. Poelaert est pour moi un metteur en scène, un scénographe, il nous donne une série d’émotions, il nous raconte une histoire. Quand on se perd dans les escaliers, c’est à chaque fois un parcours, une série d’émotions, de troubles, de vertiges, de sentiments écrasants ou de mystères."

Le bâtiment a une présence dans la ville unique en son genre. Il est très apprécié et reconnu, mais plus récemment, on sent qu’il entre dans l’angle mort des Bruxellois, on ne le regarde plus. "Et la souffrance vient de sentir ce désamour", confie François Schuiten.

Il est un lieu de tous les possibles, de tous les mystères. Des tas de rumeurs courent autour de ce bâtiment. On sait par exemple qu’Hitler l’a visité, avec Albert Speer, qu’il avait une extraordinaire admiration pour le lieu. On sait qu’un coiffeur a eu à un moment son salon au sein du palais. On sait qu’Orson Welles a voulu y tourner son film Le Procès. On sait que les enfants des Marolles l’escaladaient, le plus haut possible.

"C’est un bâtiment qui est intimement lié à Bruxelles, à l’histoire de la Belgique et qui, curieusement, a l’air d’avoir un peu disparu."

_____________________

"Le style du Palais est tellement puissant qu’on n’arrive plus à regarder son architecture. La Belgique veut faire un temple pour la justice, mais veut profiter de l’occasion pour se repositionner parmi les capitales européennes. Poelaert est ainsi poussé à faire plus grand, plus haut, plus fort. Et on termine avec le plus grand bâtiment du 19e siècle qui ait jamais été construit. Et ça reste aujourd’hui le plus grand Palais de Justice du monde et la plus haute coupole du monde", explique l’architecte Thierry Henrard, qui consacre une maîtrise au Palais de Justice.

La construction du bâtiment est l’occasion de créer un noeud urbanistique. Le choix de l’entrée dans l’axe de la rue de la Régence positionne le Palais de Justice par rapport au Parlement et au Palais Royal ; les trois pouvoirs sont ainsi représentés urbanistiquement par cet axe.

Le Palais de Justice ferme une époque esthétique, expliquera Victor Horta, grand admirateur du bâtiment. Il appartient déjà presque au passé lorsqu’il est terminé, après presque 20 ans de travaux. Pour cette raison, la relation entre ce palais, l’État belge et le peuple belge sera dès le départ un peu biaisée.

Sans compter la très importante évolution du coût de construction au fil du chantier, qui sera ce qu’on retiendra hélas le plus de l’ouvrage : "Comme chez le paysan, la dépense effectuée reste toujours, et elle seule, présente dans la mémoire", dit l’architecte. Pourtant, si on le compare avec d’autres bâtiments construits autour de cette époque, la Bourse, la Maison du Roi, le Panthéon et l’Opéra Garnier à Paris…, le coût n’est pas si élevé que cela.

"Aujourd’hui, la situation architecturale dans laquelle se trouve le Palais de Justice n’est pas le Palais de Justice qui a été livré en 1883. L’oeuvre imaginée par Joseph Poealert n’est pas celle qu’on voit aujourd’hui. Et cela ajoute à la difficulté de lecture et de compréhension du bâtiment, qui rend difficile, voire impossible, d’imaginer à ce stade sa restauration, qui pourtant est inévitable, nécessaire et qui finira par arriver", analyse Thierry Henrard.

Avec des extraits du livre Les ombres du palais, Récits de vie (Editions Larcier), qui réunit les récits de Lise Bonvent et les photographies de Marie-Françoise Plissart. Une rencontre avec celles et ceux qui vivent au quotidien le palais de justice de Bruxelles, l’aiment ou le détestent : concierge, cuisinière, interprète, journaliste, ancien détenu, avocats, magistrats…

Ecoutez la séquence Un Jour dans l’Histoire ici

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK