Le naufrage de l'Amoco Cadiz, c'était il y a 40 ans

Le naufrage de l'Amoco Cadiz, c'était il y a 40 ans
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Le naufrage de l'Amoco Cadiz, c'était il y a 40 ans - © Tous droits réservés

Le 16 mars 1978, à la suite d’une avarie de barre, l’Amoco Cadiz contenant 227 000 tonnes de pétrole s’échoue sur les roches de Portsall et provoque une marée noire de plus de 350 km sur les côtes françaises, entre Brest et Saint-Brieuc.

Plus de trente ans après, des Portsallais, pêcheurs, habitants, élus, scientifiques se souviennent.

Portsall est le récit-poème du naufrage de la nuit du 16 mars 1978 et des premières sensations du matin.

La partition sonore agit en contrepoint du récit, comme le tissage choral d’un oratorio.

"Pour moi, l'Amoco Cadiz, ça a commencé par une odeur. Au réveil, le matin, ma femme m'a dit, il doit se passer quelque chose, dans le sous-sol, il doit y avoir une fuite à la cave à fuel. Je suis descendu, mais il n'y avait rien. Et puis je suis remonté, j'ai ouvert la fenêtre et là j'ai senti qu'il y avait une odeur beaucoup plus forte."

"Peut-être que l'idée qui vient, c'est l'idée de mort aussi, parce que ce silence-là, il est tout à fait anormal en bord de mer. La transformation du paysage. L'eau transformée en huile, en pétrole, c'est complètement fou, inimaginable. On a l'impression que c'est l'océan entier qui n'est plus qu'un océan de pétrole. Les marins disaient : c'est fini, tout est mort, il n'y aura plus jamais aucune vie. Et les réactions de violence, de colère, venaient de là : c'est un crime qui a été commis."

"Il y avait sans doute quelque chose de fascinant, à la fois abominable, mais en même temps il y avait une certaine beauté. Ce silence, ce remplacement de la mer par le pétrole... J'ai vu des peintres qui ont été inspirés par cette image effrayante, fascinante, puissante, et le monstre de ce navire échoué."

Avec par ordre d’apparition, les voix de : François Gouzien, Michel Girin, Joseph Tréguer, Jean Bouzeloc, Michel Glémarec, Edouard Quéau, Eric Bescond, Marcel Scoarnec, Pierre Guélennoc, Guillaume Le Ru, Jean Troadec, Ronan Calvarin, Yvon Rochard, Jean-Yves Monnat, Yvon Madec, Louis Fourn, Margueritte Lamour, Max Jonin, Jean-Claude Lalouer et Michel Briand.

Mixage : Pierre Devalet.
Prise de son, compositions sonores, réalisation et production : Jean-Guy Coulange.

PORTSALL est une œuvre sélectionnée par l’appel à projet " Do côté des ondes " (soutien de la SACD Belgique et France, de la SCAM Belgique et France, de la promotion des lettres de la Communauté Française et de la RTBF).

Diffusion Par Ouï-dire

Journal de bord de Jean-Guy Coulange

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JOURNAL DE BORD (EXTRAITS)
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Paru dans la revue Une larme du diable n°2 (2010)

Samedi 5 décembre 2009

Je descends la rue de Siam et je vais voir la mer. Ce documentaire ce matin. L’idée est bonne, une histoire de vrai et de faux – dans documentaire, il y a "ment" et "taire". Ca m’intéresse parce que souvent dans les documentaires il est question du vrai. Longueur d’Ondes est un festival de l’écoute. Alors moi je viens écouter. Mais je n’écoute pas tout. Plutôt je n’entends pas tout. Par exemple, dans ce documentaire sur le vrai et le faux, il y a du piano alors moi j’écoute le piano. Mais du coup ce piano me gêne car il ajoute quelque chose d’affectif. Alors pourquoi le piano ? Pour faire vrai ? Pour faire faux ?

Je descends la rue de Siam. Pour un brestois c’est comme la Cannebière, il y a la mer au bout. Moi le non brestois je pense à " Royaume de Siam " de Gérard Manset, à l’Asie, au bout de quelque chose. Mais c’est bien le bout de quelque chose ici. Je descends vers le port, je vois les grandes grues qui m’attirent tant je ne sais pourquoi. Ce sont de grands bras, de grands organismes. D’abord je les regarde. Il faut regarder ce que l’on veut écouter. Quand on a un micro, on regarde ce qu’on est en train d’enregistrer, on regarde le micro, la place du micro, le VU-mètre, on est concentré sur plusieurs choses à la fois, on écoute aussi. C’est tout cela, c’est très spécial d’enregistrer soi-même. Normalement, il y a quelqu’un pour ça, qui ne pense qu’à ça, qui ne pense pas d’ailleurs, qui écoute, qui ne fait que ça, écouter. Et si enregistrer était d’abord une question de regard ? Tout voir à la fois, une vision d’ensemble, un mixage. Enregistrer c’est déjà un mixage, c’est faire des choix, de ce que l’on écoute, de ce que l’on regarde.

Je descends la rue de Siam. L’intérêt d’un festival c’est aussi de rencontrer des gens, on les voit, on les écoute, on boit des verres, on parle, on essaye de parler, d’être présent. Je parle. Depuis hier j’ai parlé à des gens et je leur disais que j’allais faire un documentaire. On dit que la rue de Siam est la rue blanche. C’est vrai que tout est blanc, patiné, blanc de brume, et au bout il y a les grues et le port, ce lieu qui m’attire, un lieu que je ne connais pas. A Marseille, ma ville, il y a aussi le port et j’y ai sans doute des traces. Ici je n’ai pas de traces. Juste cette fascination pour le port, la grue, le bras breton. Au début je suis allé enregistrer la mer. Pas facile. Toutes ces fréquences difficiles à capter, la saturation qui menace à tout instant, le "phasing", le mélange des ondes, la contradiction des ondes, l’opposition de phases, pas besoin d’étudier le procédé, avec la mer, ça vient tout seul. Et puis j’ai enregistré des sons de ports, de bateaux, de chantiers navals. Et j’ai donc commencé à composer avec ces sons des minis documentaires sonores.

Je descends la rue de Siam et au bout il y a le port et après il y a la côte et après il y a Portsall. Portsall, ça sonne comme ce qui est encore "après", encore plus loin. Portsall, mon documentaire, mon mensonge.

Mercredi 6 janvier 2010

Une nuit de mars 1978, le pétrolier Amoco Cadiz est venu s’échouer dans l’anse de Portsall – anse des seigneurs dans le temps, Portsall signifie port du château en breton. Aujourd’hui, c’est un bout du Finistère qui m’intrigue. Calme et retiré, sinistre par gros temps, tout ce que j’aime. Peu de choses rappellent la catastrophe, une ancre, quelques indices, mais elle est présente quelque part en dessous, dans les mémoires. Pour mon documentaire je veux des voix qui se souviennent. Juste des faits. On a vu, on a senti, il était telle heure, il y avait les voisins, voilà ce que nous avons fait. Des phrases poèmes qui émergent d’une toile sonore. La tôle, le vent, la coque, ça siffle, ça tourne. De la mer ou du métal, la violence sonore. Je l’entends. Comme à chaque projet, Portsall m’accompagne. Je vis avec. J’ai déjà "vécu" avec certaines aventures qui n’ont pas abouti. Peu importe. Besoin de cette compagnie, ce référent, cet univers qui n’appartient qu’à moi, comme un enfant qui se crée un monde nécessairement à sa taille tant qu’il n’atteint pas le monde des adultes. Je connais les deux. Aucune hésitation. S’il devait y avoir une seule raison à ma vie de musicien, c’est cela, le monde non réel comme le monde de l’enfance.

 

Vendredi 2 avril

Je rencontre Claire Bouteloup et commence la lecture de Mémoires vives (2), son recueil d’entretiens et d’analyses sur la marée noire de l’Amoco. Je note. La mer comme une tôle ondulée avec une espèce de bruit métallique. On n’entend pas un oiseau. Hululements des rouleaux de pétrole. C’est frappant le silence. Tracteurs, tonnes à lisier, pompes, pelleteuses. A mon tour de raconter l’histoire. Me voilà au cœur (au commencement) de mon problème. Ma crainte de la forme documentaire. D’ailleurs dois-je dire documentaire à propos de Portsall. Va falloir trouver un scénario. Un scénario sonore ? Peu importe, un scénario. Un thriller sonore. La vie d’aujourd’hui, la vie d’avant. Resserrer peu à peu l’image sonore sur le 16 mars 1978. Les éléments inquiétants s’immiscent. Suspens. Montée en puissance du sonore jusqu’à la catastrophe.

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